Port-Hemnenda

port hemnenda 56

À bord de L’Étoile Écarlate

Mer Éméraldine,17 Balchior 952

Terre !! Terre en vue !! C’est Volcanis !

Quyn, la vigie, du haut du mat où il s’était juché, pointa alors du doigt un homme au teint rougeaud et à la barbe mal taillée, mi-or mi-sel. Il mit ses mains en porte-voix et l’interpella d’un ton rieur.

Tu me dois 10 écus d’argent, Ben-è-Syus ! C’est pas aux Trois Lions qu’on fera escale en premier, à moins qu’il leur soit poussé un grand frère à gueule de volcan ! Ahahaha !

Plusieurs marins se joignirent à la vigie pour moquer leur cuisinier qui fulmina au point de noircir, ce qui fit redoubler les rires des matelots de L’Étoile Écarlate. Et voilà ! Il va encore être d’une sale humeur toute la matinée… songea Jasper qui s’était bien gardé de partager la joie railleuse des hommes de bord, tandis qu’il s’échinait à lustrer les bronzes des bastingages.

Rigolez tant que vous voudrez… Mais il aurait mieux fallu qu’on accoste d’abord chez la Lionnesse, le Vieux Volcan est plus dur en affaire et moins porté sur les étoffes exotiques, m’est avis… Moi ce que j’en dis, je suis pas payé au pourcentage…

L’équipage persifla moins après la sortie du cuistot, qui s’en était retourné à ses marmites, non sans avoir houspillé Jasper auparavant. « Tu t’occuperas de ça plus tard, avait-il glapi, le capitaine attend son tiéfié et son rhymir. » Jasper aurait bien voulu rétorquer que c’était Hakeem Patte-en-Fer qui lui avait ordonné de faire briller les bronzes, mais une paire de taloches était la dernière chose dont il avait envie ce matin.

Ils allaient enfin accoster après quatre mois de mer et juste trois escales où il n’avait pas eu le loisir de quitter le navire. Cependant, cette fois-ci Hakeem Patte-en-Fer, le Second au teint cuivré et à l’œil d’or de L’Étoile Écarlate lui laisserait quartier libre. Port-Hemnenda ou Les Trois Lions, peu importait au mousse, il n’avait jamais foulé le sol d’une cité d’importance. Et même si cela ne durait que quelques jours, il avait hâte de découvrir toutes les merveilles que la civilisation de la Grande Terre des Hommes avait à offrir. Sa grand-mère lui en avait tant parlé… Peut-être quand il reviendrait chez lui, pourrait-il à son tour lui conter de ses découvertes ? Dans un an ou deux lui avait promis le Capitaine… Mais serait-elle encore là pour comparer ses souvenirs aux siens ?

Une claque légère sur sa nuque le sortit de sa dérive momentanée.

Eh ben, t’attends quoi kaki ? Qu’il pousse des ailes au plateau du Capitaine ! Monte à sa cabine de suite !

Jasper ne se le fit pas dire deux fois et s’empara du plateau avant de repousser du dos la porte menant à la coursive de la dunette arrière. Comme à son habitude, il grimpa le court escalier conduisant aux cabines de commandement en serrant au maximum sa droite, pour ne pas avoir à dévier de sa route au risque de faire tomber les boissons du Capitaine. Le couloir était vide : aucun matelot pour me faire une blague stupide, pensa-t-il avec soulagement. Mais alors qu’il s’apprêtait à toquer la porte, l’odeur qu’exhalait une tasse recouverte d’un tamis de fer fin attira son attention : du Teî-fei ! C’était donc ça que Ben-è-Syus appelait « Téfié »…Étrange, songea-t-il, le Capitaine n’en prend jamais… Ce parfum avait le don de ramener Jasper à Izrit, chez lui…

S’abandonnant au souvenir de son île lointaine, il s’enhardit au point de soulever le couvercle de métal de la tasse fumante pour mieux en humer la fragrance… Se faisant, il frôla la tasse d’un peu trop près d’avec sa main libre et manqua de faire tomber le plateau sous l’effet de la légère brûlure qu’il ressentit. Il ne put s’empêcher de jurer un peu trop fort ce qui attira l’attention des passagers de la cabine.

Et bien cuistot, c’est toi ? Entre, on ne va pas te manger !! Ahaha !! Les intonations graves ne trompèrent pas Jasper quant à l’origine du trait d’esprit, le Capitaine semblait joyeux…

Le jeune marin poussa la porte entrouverte et passa le plateau à Hakeem Patte-en-Fer qui se trouvait là… Il ne put s’empêcher d’arrondir les yeux pour les abaisser très vite sachant d’avance ce que le Second allait dire. Hakeem prit le plateau et l’apporta à la table de la cabine où l’attendaient Torbenn Hadjik et le mystérieux passager que Jasper n’avait fait qu’entrevoir depuis le début du voyage… Cependant, il ne se hasarda pas à hausser la tête sans qu’aucun de ses supérieurs hiérarchiques ne lui en ait intimé l’ordre. Le Second lui avait pourtant expliqué que son apparente servilité était l’une des choses qui hérissait le plus l’équipage, de tant de fiers-à-bras formés. Mais montrer déférence et respect à ceux qui avaient bien voulu le prendre à son bord était pour lui aussi naturel que respirer… Peut-être avec le temps arriverait-il à comprendre les étranges manières de sa famille d’adoption. Hakeem le tira de ses réflexions en faisant claquer ses doigts métalliques.

Jasper, ne devrais-tu pas être en train d’astiquer les bronzes du pont ? l’interrogea le Second d’un air mi-rieur mi-sévère.

Le jeune marin s’empourpra légèrement ne voulant accuser Ben-è-Syus de l’avoir détourné de sa tâche, il s’égara en excuses que le Capitaine stoppa net.

Cesse donc d’escagasser notre mousse et sers-lui donc un verre Hakeem ! Jasper, viens ici !

Le Second s’empara du rhymir et sortit un gobelet en terre cuite d’un placard qu’il remplit à moitié avant de le tendre à Jasper, au bout d’un clin d’œil. Il s’installa ensuite en face de l’étranger qui ne s’était pas retourné vers Jasper depuis qu’il avait fait son entrée. Quelque chose dans l’allure de cet homme le fascinait. Il n’avait jamais vu son visage… Pourtant, il sentait une puissance irradiante émaner de lui, comme un feu sombre et chaud… Torbenn Hadjik le tira de ses questionnements intérieurs.

Et bien alors, mousse, ne va tu donc pas boire à notre santé ?! gronda-t-il, rigolard.

N’osant rien rétorquer, Jasper avala d’un trait le verre de rhymir qu’on lui avait servi… Si promptement qu’il ne put retenir une toux sèche de lui racler la gorge et son gobelet de tomber… Une main surgie de nulle part le rattrapa avant qu’il ne se brise sur le sol. L’homme au large capuchon noir l’avait saisi sans se retourner ! Son réflexe avait été si fulgurant, qu’il provoqua un étrange silence qui dura quelques instants, comme si l’absence du bruit de la chute du verre n’était pas naturelle… L’homme tourna alors sa tête vers le jeune marin, mais malgré le sourire sincère qu’il lui offrit, Jasper ne put s’empêcher de grimacer. La moitié du visage de l’étranger était ravagé par d’énormes cicatrices, comme si une griffe gigantesque l’avait saisi puis déchiré et sa peau d’un noir profond était grisée à l’endroit de ses balafres. Mais ses yeux à l’azur intense évoquaient à la fois sagesse et malice, atténuant l’aspect douloureux de ses traits défigurés. Sa chevelure blonde et bouclée ne laissait que peu de doute quant à son origine ethnique, c’était un Indukhi, comme la rumeur du bord le persiflait.

Et bien Chasseur, si j’avais des réflexes pareils, je n’aurais plus à m’inquiéter que les vèristos troublent mes nuits ! fit remarquer Torbenn Hadjik aussi impressionné qu’amusé.

Voilà donc pourquoi elles fuient ma cabine ! Ironisa l’Indukhi.

C’est plutôt qu’aucune femelle, d’aucune espèce, ne peut résister au magnétisme de mon Capitaine ! osa son Second.

Tout à fait, dit-il en hésitant, c’est exactement ça ! D’ailleurs, heureusement que nous arrivons, ses sales vèrists’ m’auraient vidé de toute ma vitalité ! Les libres demoiselles de Volcanis en auraient été dès plus déçues !

Pour sûr… répliqua Hakeem, l’œil paillard

Et vous Chasseur, ces deux mois de privations de toute sorte… ont du vous affecté quelque peu, reprit Torbenn en se reservant un verre…

En effet…

Il but une rasade de sa boisson chaude qui le fit légèrement tiquer un goût métallique et âpre se mêlait subrepticement à la saveur des plantes bouillies, ce qui était inhabituel. Il reposa sa tasse et répondit au Capitaine :

Votre Bibliothèque est des plus… Minimale, Capitaine.

Ma « Bibliothèque » ! Deux mois sans femmes et sans viande et vous me parlez de grimoires ! Chasseur… Vous ne pouvez pas être amnésique à ce point là !

Je ne sais pas, dit-il en terminant son breuvage, semblant se perdre dans la contemplation du fond de sa tasse… « Délicieux ce Teî-Fei, Jasper ! » reprit l’Indukhi.

Le mousse tressaillit. Pensant que les trois hommes l’avaient oublié, il s’était abandonné à une vague rêverie.

Va aider aux manœuvres d’accostage, nous arrivons, ordonna le Second en lui indiquant la porte de la tête.

Jasper s’inclina et partit en direction du pont pour s’occuper des haussières. Il croisa le Bosco de L’Étoile Écarlate, Timitz, qui préparait le débardage avec son équipe dans une ambiance chansonnière et grivoise où il était autant question des femmes de Port-Hemnenda que d’une liqueur réputée portant le nom d’une province des Sept Volcans. Le bateau était en ébullition après cet interminable voyage de six mois. Hakeem lui avait raconté que très peu de navigateurs ne s’étaient auparavant aventurés dans un si long et périlleux périple. Parti de Pinac’h Tamir, le grand port Zaal, pour rejoindre Port Relique avant de repartir pour les Six Îlots de Mazakar, L’Étoile Écarlate avait ensuite longé les rives d’Irintanil à la recherche d’un quelconque comptoir d’échange, qu’ils avaient trouvé à Brinag’bar, où d’après Torbenn Hadjik plus aucun marin de l’Hoy-Nuûr n’avait plus posé le pied depuis des décennies. Puis il avait fallu braver l’Awul et ses caprices impétueux…

Au cours de cette odyssée, l’équipage avait eu son content de galère comme aimait à plaisanter le Capitaine Hadjik, et à l’approche de la célèbre cité vulcanne, le pont principal grouillait de vibrations incandescentes pareilles à celles qui précédaient un bel orage d’été… Jasper avait appris à goûter les bons côtés de cette ferveur virile. Comme lors des multiples tempêtes qu’il avait affrontées avec ces hommes, il se sentit de nouveau faire corps avec eux et la joie lui donna du cœur à l’ouvrage. Mais tandis qu’il s’essuyait le visage, Pizat lui fit remarquer qu’il saignait. Jasper regarda sa main et vit que son index était effectivement ouvert, assez profondément. L’exaltation du moment avait dû anesthésier la douleur, mais il lui fut impossible de se souvenir d’où il s’était blessé.

**

L’Indukhi remit le couvercle de métal de sa tasse en place, en prenant garde de ne pas se couper et prit la pipe d’écume à tête de pieuvre que son hôte lui tendait. Il se retrouvait maintenant seul avec le Capitaine, partageant l’herbe à fumer aux senteurs suaves et poivrées dont les habitants du village qui l’avait accueilli avant qu’il embarque sur L’Étoile Écarlate lui avaient fait cadeau. Celle-ci avait le don de ravir Torbenn à chaque bouffée.

Ah ça ! Si vous pouviez m’en trouver des tonneaux, je pourrais les vendre au prix du Saphir éméralde voire même au prix du Diamant d’Obsidienne ! dit-il en inspirant avec extase.

C’est quand une denrée est rare qu’elle est hors de prix, répliqua le Chasseur vaguement sérieux.

Mais un tel bienfait ne saurait être ignoré du Monde ! Enfin… Je suppose que c’est encore une chose dont vous ne vous souvenez pas ?

Si, cela fait partie des choses dont je me souviens, ironisa-t-il. Car ce sont les habitants de Brinag’bar qui me l’ont appris ! Malheureusement pour vous, il me semble qu’elle ne pousse que dans un lieu très lointain, une grande île à l’autre bout du monde. Je crois que vous l’appelez « l’Île aux Bêtes » à présent.

À présent…? Vous pensez qu’elle avait un nom différent… Autrefois ? demanda Torbenn Hadjik, en regardant son verre vide.

Mes souvenirs… sont confus. C’est dans vos cartes que j’ai trouvé cette appellation, elle ne m’a pas paru familière… Ni l’île d’ailleurs.

Triste pour un chasseur tel que vous, de ne pas se souvenir de l’Île aux Bêtes, le plus grand terrain de chasse des quatre continents, reprit le Capitaine.

En effet, sourit tristement l’Indukhi, cependant ce n’est pas une bête que je traque, c’est un homme.

Et bien voilà au moins une chose que nous avons en commun, Chasseur ! rebondit-il, enjoué. Je cherche aussi un homme… Enfin, un garçon… Toutefois, je pense que nos quêtes diffèrent dans leur objet ! Je cherche un membre de ma famille.

Nos quêtes sont plus semblables que vous l’imaginez, Capitaine.

Que voulez-vous dire ? Poursuivit-il en se resservant une lampée de rhymir.

C’est un de mes frères jurés, que je recherche.

Torbenn Hadjik se perdit dans la contemplation de son verre d’ambre qui ondoyait dans la lumière matinale, filtrant par la fenêtre de sa cabine. Il répondit en haussant les épaules.

Au moins vous savez à quoi il ressemble, ça vous donne un avantage sur moi, Chasseur.

Vous aussi savez une chose sur lui, rétorqua-t-il.

Oui une chose, dit-il en dévoilant une étoile rouge à sept branches tachant sa peau à hauteur de sa clavicule. Encore faut-il qu’il la porte autour du cou comme moi !

Le silence s’installa un court instant entre les deux hommes, puis le Chasseur reprit le cours de la conversation.

Comment s’est passé votre dernier séjour dans cette Cité ?

Un moment magique, il y a huit ans de cela… Nous avions les cales pleines de Coraux d’Ädiji Ghandir, des Soieries fines de Khalista, des glaives, des épées d’anthracier de l’Empire, des antiquités, des œuvres d’Art du Continent Perdu… Et nous arrivions dans une contrée en liesse… Le Duc tant aimé de ce pays se mariait à nouveau et avec une fille du peuple encore ! Une Prêtresse Blanche défroquée ! Il faut voir que les gens d’ici adorent leur Seigneur et Maître. J’ai dû faire intervenir la prévôté du port, ils m’auraient tout pris les sagouins ! Pas volé non… Mais j’avais des commandes à honorer à Port-Svenn et en Ukruss ! Ils se mettaient à plusieurs familles pour m’acheter un bout d’étoffe qui leur coûtait leurs chemises… Mais il faut voir les noces que ça a été ! Trois jours et autant de nuit de ripailles, de danses et de spectacles, le Capitaine de la Garde Ducale s’est marié dans la foulée, si mes souvenirs sont bons… Oui, lui et une brune somptueuse je crois… une danseuse ! Nous sommes restés un mois à quai à l’époque… Ah Gwenda, Gwenda Plume la ribaude la plus douce qu’il m’ait été donné d’avoir dans mon lit… Oh, ce fut un grand moment, dommage que je n’ai pas connu le Duc à ce moment-là.

Vous en aurez peut-être l’occasion cette fois-ci ?

Le Capitaine resta contempler la fin de son verre avec mélancolie puis il l’avala d’une traite avant de se lever pour aller admirer la côte de basalte et d’obsidienne qui scintillait par instant, reflétant le soleil de midi et les reflets de la Mer Éméraldine dont l’éclat vert azuré créait un halo verdoyant sur les flots. Au cœur des vagues légères, des marsinins rieurs accompagnaient la course de L’Étoile Écarlate vers la Baie d’Herminia, du nom d’une des premières souveraines de ce pays… Du moins dans son souvenir… L’espoir toujours le même, le tiraillait à nouveau… Il reprit la parole en contemplant vaguement le paysage.

Ce que je ne vous ai pas raconté, c’est comment fini cette histoire…

Mal, je suppose ? répondit l’Indukhi, sans ironie aucune.

On dit que cette femme qu’il aimait… a tué son aîné et a ensuite disparu… C’était le fils de sa première épouse.

Bien triste histoire en effet, Capitaine, conclut-il. Mais peut-être la vôtre se terminera de plus heureuse façon…

Et pourquoi donc ? sourit-il tristement.

Dans mon expérience, la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit.

Si votre expérience n’était pas aussi sujette à caution…

Hum, sans doute, dit-il en haussant les épaules, à vous de voir. Et il lui tendit la main.

Torbenn Hadjik lui la serra chaleureusement.

Je vous souhaite de trouver celui que vous cherchez, Chasseur.

Pareillement, Capitaine. Et l’Indukhi sortit de la cabine, le laissant à ses préparatifs.

Il rejoignit le pont principal du vaisseau qui l’avait mené de l’autre côté de l’Awul, là où, espérait-il, il retrouverait la trace d’Aggur Ar Minhos afin de comprendre ce qui l’avait fait trahir son serment et assassiner ses frères jurés.

Depuis son départ de la Grotte aux Sarcophages, six mois plus tôt, sa traque n’avait pas connu de répit. Du long du fleuve noir aux côtes de cette immense terre désolée que les habitants de Brinag’bar nommaient Irintanil, il avait marché sans relâche…

Sous le soleil de plomb régnant sans partage sur ces territoires stériles, il avait subi les tempêtes de poussières et la cruelle morsure de la soif, seulement guidé par les restes des feux de camp qu’Aggur avait laissés derrière lui le long des rivages du Fleuve Mort. Seule la promesse faite à l’étrange individu qui l’avait sauvé du déferlement des eaux dans la grotte l’avait poussé à avancer le long de ce chemin mortifère. « Harrengi Aggur Ar Minhos, arkines…1 » avait-il murmuré dans son dernier souffle. Une supplication auquel le Chasseur avait acquiescé sans comprendre… Mû par l’énergie du désespoir, il avait trouvé la force d’ensevelir le corps de son sauveur avant de sombrer dans le sommeil, rompu par l’effort. Plus tard dans la nuit, au cours du premier des nombreux cauchemars qui avaient longtemps tourmenté son repos en Irintanil, les mots de l’être à la peau d’or pâle et aux yeux étoilés s’étaient dévoilés. Cette langue mélodieuse qu’il n’avait tout d’abord pas entendue s’était révélée à lui… Dans son rêve, des hommes et des femmes aux visages masqués de capuchons et habillés de sombres combinaisons bardées de chaînes, lui était apparu. De leurs bouches dévalaient des suppliques, des menaces, des prières, en des mots issus d’innombrables dialectes. Mais au cours du rêve tous leurs murmures s’étaient combiné en une semblable litanie, qui usait de ce langage singulier, qu’il avait alors compris instantanément : « Traque Aggur Ar Minhos ! Retrouve notre frère félon ! Ramène notre assassin en cette demeure qu’il n’aurait jamais dû quitter. » Puis leurs visages s’étaient boursouflés pour se liquéfier dans les cris d’horreur de l’Indukhi… il s’était alors éveillé en hurlant, jurant aux spectres de son cauchemar qu’il vengerait leurs morts, avant de s’effondrer au pied du tumulus de son sauveur, rompu par la fatigue et la souffrance.

Les hommes et les femmes de son rêve primal n’étaient jamais réapparus depuis. Mais les cauchemars avaient continué quelque temps à émailler ses nuits d’ombres violentes et venimeuses. Il n’en gardait qu’un souvenir diffus au réveil, que la faim et la soif finissaient d’étioler.

Au matin suivant sa première nuit hors de la Grotte aux Sarcophages, il avait trouvé à ses côtés un long bâton de marche, à la texture lisse et vibrante, une singulière chaîne aux reflets argentés et la même tenue que les visiteurs de ses rêves. Il s’en était instinctivement revêtu, sans y réfléchir réellement. La combinaison noire s’ajustant parfaitement aux contours de son corps tout comme les fines bottes de cuir souple dont il s’était chaussé. L’Indukhi avait ensuite lié d’instinct l’étrange corde métallique à son torse, l’entrecroisant sur son cœur autour de ses épaules. Lorsqu’il s’en était équipé, il avait senti une légère vibration émaner de la mystérieuse chaîne. Un frémissement amical et chaud, qui l’avait apaisé et le rassérénait encore quand il laissait courir ses doigts sur sa surface lisse. La longue verge de bois qui avait l’apparence d’un bâton pastoral s’était révélée d’une aide précieuse tout au long de sa traque. Frémissant à la moindre présence de gibier potentiel, vibrant sur les pierres risquant l’éboulement, elle s’était rendue indispensable au Chasseur ; tout comme son large mantel à l’étoffe épaisse. Il ne s’expliquait pas comment, mais celui-ci fonctionnait comme un régulateur thermique. Atténuant la morsure de l’astre du jour et réchauffant ses nuits glaciales. Néanmoins, malgré tous les bienfaits prodigués par sa vêture et son équipement, le voyage le long du Fleuve Mort avait été un vrai crève-cœur tant les gorges où il courrait étaient impraticables et inhospitalières. Pour tenter de faciliter son cheminement, il avait bien essayé de gravir une des falaises moins escarpées. Mais, arrivé au sommet de celle-ci, l’insoutenable éclat blanc du Désert d’Écaille et la chaleur étouffante de son soleil implacable l’avaient vite fait rebrousser chemin vers l’ombre ténue dispensée par les écores ocre et grises bordant le Fleuve Mort. Mais la pire de toutes ces épreuves avait sans conteste été la soif.

La soif avait été sa compagne la plus fidèle lors de cet infernal périple aux pieds des canyons où les traces de son frère juré l’avaient conduit. Le cours d’eau dont il suivait le lit était empoisonné et il n’avait pas eu besoin de s’y sustenter pour s’en rendre compte. Quand bien même la déshydratation lui déchirait l’esprit, les innombrables carcasses humaines et animales jonchant ses berges l’avaient dissuadé de s’y désaltérer. Cependant, trois jours après son départ de la Grotte aux Sarcophages, et sans comprendre par quel moyen ses sens l’avaient guidés, il avait réussi à entendre de l’eau pulser au fond d’une caverne, le long d’une étroite faille qui crevassait le canyon.

À cette occasion, les premiers relents sa mémoire oubliée lui étaient revenus lors de son affrontement avec la créature qui hantait ce lieu. Le bâton entre ses doigts, comme mû par un autre homme que lui, avait frappé d’instinct et avec tant de force et d’adresse qu’il en était resté noué de stupeur. Il avait terrassé la créature malade presque sans effort… Comme si ses mains s’étaient souvenues de ce que son esprit avait oblitéré. Et les cris de cet être l’avaient submergé de honte. Comme s’il avait transgressé un tabou, une règle tacite dont il ne se rappelait pas la nature… Ses yeux constellés d’étoiles en perdition, ses traits déformés par une indicible souffrance et sa peau d’or gâté par d’immondes scories… Tout en cet être, résonnait d’une terrible charge dont il ressentait encore le poids aujourd’hui, bien qu’il n’en comprenne toujours pas ni l’objet ni la raison. Deux jours durant, il avait essayé de gagner sa confiance, partageant avec lui les maigres subsides de ses chasses nocturnes. Guidé par un besoin irrépressible, il s’était donné sans compter pour aider le troglodyte à l’existence misérable. Pour autant, il n’était jamais parvenu à communiquer avec lui. Car celui-ci, sitôt qu’il le voyait apparaître, s’emparait de ses offrandes de nourriture et repartait dans les profondeurs de sa tanière en geignant misérablement.

Au bout d’un temps, craignant de perdre la trace d’Aggur, le Chasseur avait dû se résoudre à partir rejoindre les berges du Fleuve Mort. La créature l’avait suivi jusqu’aux abords de la caverne, mais quand l’Indukhi s’était retourné vers elle pour la saluer une dernière fois, elle avait enfoui son visage dans des mains décharnées en gémissant les seuls mots qu’il n’entendrait jamais prononcer de sa bouche « Mayen a loki… »2. Bien plus que la peur, il avait alors compris que c’était de la honte que ressentait la créature, une indignité insurmontable.

Deux semaines plus tard, sa traque l’avait conduit à l’embouchure du cours d’eau, où il avait trouvé les premières traces de civilisation depuis son départ de la Grotte aux Sarcophages. Le delta du fleuve n’était qu’un immense marécage d’où émanait une brume olivâtre chargée d’odeurs putrides aux relents toxiques. Les murmures malsains qui l’avaient accueilli à l’entrée des marais l’avaient dissuadé d’y pénétrer. Mais non loin de la gigantesque tourbière, il avait trouvé les vestiges d’un village depuis longtemps abandonné. Cependant que les quelques murs de pierres qui avaient résisté à l’usure temporelle, témoignaient de la présence d’un peuple assez évolué en ces lieux. Là, aux abords d’une fontaine décrépite ornée de runes étranges, il avait découvert les restes d’un foyer beaucoup plus récent que les ruines du hameau. Aggur était passé par ici, à peine quelques jours avant lui. En étudiant les marques de pas entremêlées auprès de l’âtre, il avait alors compris que celui-ci n’avait pas cheminé seul. Des empreintes plus légères se mêlaient aux foulées lourdes et profondes laissées par les bottes de son frère juré. Intrigué par cette découverte, l’Indukhi avait alors fouillé les ruines de fond en comble, mais ces investigations longues et minutieuses ne lui avaient servi à rien, ces traces s’arrêtaient dans les collines de sable à l’est du village.

Transi de fatigue et d’abattement, il s’en était ensuite retourné vers la fontaine pour s’y sustenter. Mais, lorsqu’il avait approché ses mains du bassin, un faible éclat carmin, presque imperceptible, avait attiré son attention… et par un hasard miraculeux, il avait mis la main sur un indice crucial. Entre les pierres et le mortier, il avait découvert un délicat filament rouge qui lui serait resté invisible si un rayon de soleil ne l’avait pas fait scintiller en ce court instant. C’était un long cheveu roux. Délicatement, il l’avait extrait de la roche et sans vraiment savoir pourquoi à ce moment, presque machinalement, il l’avait ingéré. Instantanément, il avait alors « senti » l’homme qui accompagnait Aggur, entendu son pas léger et souple, le souffle du vent maritime et la caresse des embruns sur sa peau. Son assurance aussi, et une vague lassitude physique. Dès lors, il avait repris sa route en longeant le rivage sablonneux. Mené par l’écho des pas du mystérieux acolyte d’Aggur Ar Minhos, ne s’arrêtant que pour pêcher sa subsistance à l’aide de son bâton, il ne s’était plus arrêté avant de rejoindre Brinag’bar. Là, il avait compris que les deux hommes l’avaient pris de vitesse en changeant de mode de déplacement, car l’onde émise par le complice de son frère félon résonnait alors à des milliers de lieues de distances de Brinag’bar, bien au-delà de l’Awul.

L’Awul qu’il avait finalement réussi à traverser, au prix d’un long et douloureux voyage si bien qu’il comprenait à présent beaucoup mieux à présent pourquoi l’équipage avait éprouvé tant de réticences à l’accueillir à bord… La houle et le roulis l’avaient rendu tellement malade au cours des premières semaines de mer, qu’il avait vraiment cru ne pas pouvoir en sortir vivant. Puis, lentement, son corps s’était habitué à ce rythme si particulier. Le Capitaine ne lui avait laissé arpenter le pont qu’à la nuit tombée. Tant du fait de son origine ethnique que de son aspect effrayant, les marins, à quelques exceptions près, ne supportaient pas sa présence. Mais cette partie du long voyage qu’il avait entamé depuis cinq lunes au moins, se terminait d’une manière éclatante. Faisant écho à son ardeur retrouvée, les rivages de l’Hoy-Nuûr respiraient d’une vitalité puissante et chaleureuse, magnifiquement illustrée par les géants minéraux qui l’accueillaient aux abords de Port-Hemnenda. Des hautes falaises d’obsidienne et de basalte jaillissaient de colossales sculptures épiques, époustouflantes de réalisme et de beauté. Le Chasseur pensa que ce peuple qui avait bravé les à-pics des écores pour tailler dans le roc un hommage à la gloire de ses Héros, devait être fier et vaillant, mais de toutes ces monumentales créations, ce fut sans conteste le gigantesque étalon sculpté à même la roche volcanique qui capta son attention avec le plus d’acuité. Monté par une femme aux traits d’une beauté sévère, il semblait presque vivant, prêts à jaillir de l’obsidienne pour combattre quelques monstres marins issus du fond des Âges de Julungduûl. Il ne se rappelait que peu de choses du monde dont il était originaire, mais d’eux, il se souvenait… Et son cœur s’emplit d’une douce nostalgie, que la vue de ce cheval de pierre avait suscitée.

Quelle splendeur, n’est-ce pas ? l’interpella Hakeem Patte-en-Fer en s’accoudant à ses côtés.

C’est un fabuleux monument…

Voilà une chose dont vous vous rappelleriez forcément si vous l’aviez vu auparavant n’est-ce pas ? dit le Second.

Oui, je suppose, opina le Chasseur, pensif. Qui sont-ils ?

Le guerrier qui prend pied sur l’homme-dragon, c’est Férénaz le libérateur du peuple éméraldin, leur Dieu d’Or des temps anciens. Selon la légende, c’est lui qui rétablit l’ordre des Humains en anéantissant la menace des Démonidés venue du fond des abysses. Et la femme qui monte l’impétueux étalon, c’est Herminia de Volcanis qui fonda la dynastie il y a cinq siècles de cela… Enfin à sa droite, surmontant le piton sur son trône d’Obsidienne, c’est Astaris 1er, le premier Roi du Pays des 7 Volcans. D’ailleurs voici son château, il est construit au sommet de ce « volcan », le Diiz-Tiret, voyez :

Il lui indiqua du doigt le haut d’une colline affaissée entre les falaises de basalte où l’on apercevait un castel vaguement illuminé d’éclats colorés. À cette distance, il était difficile de bien distinguer l’édifice, mais l’Indukhi pensa qu’il devait valoir le détour, à l’instar des géants qui le gardaient.

Astaris, c’est aussi le nom du souverain actuel, non ? Reprit le Chasseur.

Oui, sauf qu’il n’est plus Roi. Plus depuis la Guerre des Serfs, il y a 20 ans… C’est un Duché qu’il gouverne, et qui doit allégeance à la Famille Royale des Kénnobilès d’Orbisopolis, la Cité-Monde, la plus grande métropole de l’Hoy-Nuûr.

Orbisopolis ?

Ahahaha ! Chasseur, vous en trouverez de biens meilleurs que moi pour vous instruire sur le passé de la plus célèbre cité du monde… Et surtout de moins affairé… Holà Mingm, où vas-tu avec ces paquets !? s’emporta-t-il avec bonne humeur sur l’un des matelots.

En observant la scène, il aperçut Jasper remonter de la cale avec un lourd cordage qu’il véhiculait avec peine, même en y mettant tout son cœur. L’Indukhi se rapprocha du mousse et l’aida à hâler les haussières sur le pont, bientôt suivi par deux marins. Quand ils eurent fini leur manœuvre, le spectacle offert par la cité portuaire les laissa un instant interdits.

Alors Jasper, qu’en dis-tu ? demanda-t-il au jeune garçon, qui avait l’œil rivé sur la vaste cité côtière dont on percevait presque l’intense effervescence matinale.

Répondant à l’invite de l’Indukhi, l’adolescent s’avança alors vers le bastingage bâbord et découvrit Port-Hemnenda, la capitale maritime du Duché de Volcanis. Deux énormes murailles de basalte à la teinte crayeuse protégeaient son enceinte portuaire. D’environ vingt mètres de haut et épaisses d’autant, elles dégageaient une impression de puissance domptée, qui noua légèrement Jasper. À chacune de ses extrémités, deux géants en armes se rejoignaient du bout de leurs lames. L’un était de basalte gris. Un écusson frappé d’un volcan de diamant, d’où s’échappaient des cascades de rubis, emplissait sa poitrine cuirassée d’un éclat douloureux. Son compagnon de pierre était quant à lui tailler dans l’obsidienne et sur son torse nu rutilait un écu au champ azur, formé de centaines d’émaux et de coraux scintillants dont les formes mêlées évoquaient le tumulte des flots. Ils portaient tous deux le regard vers le sud croisant le fer comme par serment. Le géant de pierre noire tenait un glaive à deux faces distinctes : l’une dentelée, l’autre fine et pointée. Le colosse de basalte était quant à lui armé d’une longue épée d’anthracier qui s’épaississait à la garde amenant à trois mètres de plus la gigantesque statue.

Voici Hagnrax et Paletidi : les gardiens du Duché, et accessoirement les gardiens du port d’Hemnenda ! s’exclama le Capitaine Hadjik en descendant l’escalier du poste de commandement. Vois gamin : il n’y a entre ces jetées de pierre que 15 mètres de distance ! Il s’agit ne pas y arriver à plusieurs ! De toute façon, il faut mieux attendre que les chaînes soient baissées pour passer… Elles sont en Ortynox, le métal sacré dont même les Enchanteurs-de-Pierre ignorent les secrets. Regarde :

Le Capitaine lui donna sa longue vue et il vit alors briller entre les portes la barrière presque invisible formée par une myriade de chaînes aux reflets éclatants. Elles étaient tendues un peu au-dessus du niveau de mer, tout le long du passage ménagé entre les murailles.

Très ingénieux, observa le Chasseur. Mais peu accueillant.

Ah ça… En huit ans les choses ont dû sans doute bien changer ici, comme dans tous les ports d’Ukruss à Styr. Les Duûriens mènent une guerre un peu particulière depuis quelques années contre le blocus économique voulu par la Confédération des Peuples de l’Ouest.

De quelle manière ?

Vu qu’il ne peut rien vendre, n’y échanger, l’Empereur… Donne.

Donne ?

Tous ceux qui ne peuvent le servir efficacement : des réfugiés, des malades, des vieillards, des criminels, des enfants sans familles. Ceux dont personne ne veut… Il les embarque dans des Arkas, des gigantesques coques de noix qu’il leur fait construire eux-mêmes  ! De ce fait, des milliers de personnes affluent dans l’Ouest depuis deux ans. Alors qu’il était très difficile depuis des siècles pour les Zaals de voyager en Pays Oustri… On les y envoie à présent de force ! Pour un voyage sans retour… conclut-il amèrement. Ah enfin ! Jasper va me chercher la corne de brume et ramène la moi là-haut.

Une sentinelle avait fait son apparition en haut de la muraille gardée par Hagnrax et agitait un drapeau bleu de bas en haut pour demander la permission d’aborder le navire. Torbenn donna son approbation en soufflant deux fois dans la corne. Le planton acquiesça de la tête et retourna derrière les créneaux grossiers, taillés dans le basalte crayeux. Les chaînes invisibles s’abaissèrent alors permettant à une frêle embarcation de s’engager hors les portes de Port-Hemnenda. À son bord, quatre hommes revêtus de tuniques de mauvine s’employaient à mener l’esquif à l’abordage du galion Ukrussien où ils furent invités à monter les échelles de corde que l’équipage avait déroulées sur la coque.

Bien le bonjour Messires de la Prévôté ! Que puis-je faire pour vous ? Les accueillit Torbenn Hadjik en s’inclinant avec plus de cérémonie qu’il n’en fallait, si bien que quelques marins ricanèrent sans détour.

Capitaine. Harent Palenti, Prévôt de Port-Hemnenda, simple vérification de routine, lui déclara l’officier Confédéré en le saluant à son tour, d’un hochement de tête. Mes hommes vont inspecter votre soute, vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

Certes non, pour peu qu’ils n’aient pas trop la main baladeuse… ironisa-t-il.

Bien. Et il fit un signe du doigt à ses deux compagnons.

Le Capitaine ordonna à son Second d’accompagner les soldats pour inspecter la cale et poursuivit sa conversation avec Harent Palenti en le conduisant vers la cabine de commandement.

Le contrôle se déroula visiblement sans encombre, car le Prévôt revint du château arrière, l’air de meilleure humeur. Cependant, Torbenn Hadjik salua l’esquif qui s’en allait, une moue dubitative aux lèvres.

Alors ? s’enquit Hakeem Patte-en-Fer.

Rien… On y va. Gastin ! Bâbord toute, et en douceur Bosco !

Toute de suite Capitaine !

Les voiles furent tendues à nouveau. Dans un claquement puissant, les vents s’engouffrèrent dans le piège de draps, relançant la course du vaisseau vers Port-Hemnenda. Gastin à sa manœuvre, et Timitz à sa baguette, firent passer L’Étoile Écarlate de la Mer Éméraldine à la Baie des Vapeurs. Le galion Ukruss barra ensuite à tribord, s’éloignant du bassin nord où des dizaines de bateaux de moyennes et de petite taille étaient amarrés le long d’innombrables quais de bois et de bambrine. Ceux-ci formaient un invraisemblable agglomérat lacustre où l’activité humaine était effrénée et bruyante. Trois bâtisses de moyennes importances concentraient autour d’elles l’inlassable ballet des manouvriers, des pêcheurs, des marins et des marchands qui s’affairaient à décharger diverses cargaisons sur les pontons de cèdraal. Des ponts de cordes reliaient les trois hangars entre eux, où Jasper vit des hommes vêtus comme le prévôt qui les avait abordés, s’empresser gauchement dans les travées aériennes. Une forte odeur de poisson empreignait l’air, tandis qu’aux cris des maotats répliquaient les jurons des alguiiers aux dos roussis par le soleil de midi. Jasper n’avait jamais assisté à pareil spectacle, il était subjugué.

C’est le marché aux poissons, mousse ! C’est autre chose qu’aux Six Îlots de Mazakar, hein ! l’interpella Hakeem Patte en Fer.

Sûr, Maître Hakeem, répondit Jasper respectueusement.

Les trois grands bâtiments que tu vois là servent à trier la poiscaille des algues et des coraux… Regarde là-bas, à l’est, le long ponton qui semble jaillir de la montagne.

Jasper porta ses yeux dans la direction que lui indiquait le Second où des formes indistinctes, brillantes comme du diamant glissaient le long des interminables passerelles de métal et de bois.

Qu’est ce que c’est ? demanda-t-il.

C’est de la glace ! Les Vulcans la descendent de la montagne aux pics étincelants que l’on aperçoit là-bas, derrière le Baaz-Tiret, le grand volcan noir. Elle parcourt un réseau de glissières à travers la roche pour parvenir au port, immaculé. De là, elle est taillée en plaques qui seront amenées aux Trois Lions, elle sert aussi à garder la pêche fraîche. Et regarde ici, le hangar central d’où s’échappe la fumée : c’est une tannerie d’algwin, il y a un Puits à Tytar au-dessous. La plus grande masure, c’est le marché proprement dit. On y troque autant qu’on traite avec l’argent : c’est le domaine des alguiiers, des pêcheurs et des tailles-coraux. Et voici la rade de Port Hemnenda, c’est là que nous allons nous arrimer le temps de décharger notre stock.

Le débarcadère de basalte était bitumé à sa base et sa façade de granit grêlé de sel était constellée de reflets verdoyants et ambrés où nichaient des maotats. Long de deux mille mètres, il était prolongé à sa perpendiculaire d’une vingtaine de pontons où quelques navires marchands portant les couleurs de Styr, de Léonnie, d’Ukruss et de Port-Svenn s’étaient amarrés. Jasper sembla désappointé quand il considéra la taille des bâtiments. Il avait toujours cru que L’Étoile Écarlate était le plus grand et le plus beau vaisseau de l’Awul, force était de constater qu’il s’était trompé… La galère des Trois Lions, notamment, avec son château étincelant de dorures finement ouvragées et de vitraux multicolores, dégageait une impression de majesté et de puissance à couper le souffle. Elle faisait bien trente mètres de long… Hakeem Patte-en-Fer surprit l’expression du moussaillon et il le tira de sa rêverie d’une bourrade à l’épaule.

Ah ça, Les Léonnins savent faire des galions, hein Jasper ?! Mais ne te fis pas trop à son allure royale… ce sont des cargos parfaits pour convoyer de forts tonnages, mais ils sont durs à la manœuvre et plutôt lents, comparé aux boutres de Port-Svenn.

Le Second indiqua de la tête deux des embarcations svennish, parallèlement mises à quais autour d’un ponton. Celles-ci ne payaient pas de mine et étaient deux fois plus petites que L’Étoile Écarlate. Jasper ne les trouva pas vraiment impressionnantes… En fait, les boutres ressemblaient beaucoup aux chaloupes de pêche Mazakis, bien qu’ils étaient tout de même deux fois plus grands.

Allez ! File aider les matelots maintenant, nous allons passer aux manœuvres d’amarrage.

Jasper s’empressa vers son poste de travail à l’avant du bateau, où l’attendaient les deux marins qui avaient installé les haussières. Timitz, le Bosco, donnait les ordres à l’équipage tandis que le Capitaine avait de nouveau rejoint son Second et le Chasseur, accoudés au bastingage tribord.

Au fait Chasseur, vous avez oublié ça, dit-il en lui tendant la blague à herbes sèches qu’ils avaient fumée tous deux dans sa cabine.

Vous pouvez les garder, je vous les avais laissés sciemment, sourit l’Indukhi.

Torbenn Hadjik, tout sourire, remit le sachet d’algwens dans la poche de son large manteau en cuir tanné de marsinin puis épousseta son col de fourrure aux teintes allant du blanc à l’ocre clair. Il remercia le Chasseur d’un clin d’oeil complice et interpella son Second.

Et bien Hakeem, c’est la journée des cadeaux aujourd’hui ! Après le Prévôt voici encore qu’on me couvre de présents !

Le croque-l’écu en chef t’a offert quelque chose ?

Non, mais il ne m’a pas demandé de lui graisser la patte…

Tiens donc, les prévôts de la Confédération sont devenus réglo !?

En effet ! Il m’a juste ordonné de lui mettre nos étoffes particulières de la Baie d’Albâtre, de côté.

Hum, pas sur qu’il voudra les payer fort-prix…

On verra bien ! En attendant, tout ceci est de bon augure pour la suite, en tout cas !

Espérons-le pour toi… Crois-tu qu’elle sera encore là ?

Volcanis est le pays rêvé pour les filles des plaisirs… Comme pour les femmes en général, d’ailleurs. Pourquoi serait-elle partie ?

Qui sait ? Elle se sera peut-être mariée, une beauté comme celle que tu m’as décrite, ça ne passe pas inaperçu…

Je sais, grimaça-t-il légèrement. Mais quand bien même elle se serait mariée, elle aurait très bien pu me donner un fils avant ! Elle était grosse la dernière fois que je l’ai vue ! Et on n’oublie pas Torbenn Hadjik aussi facilement !

Ça fait quand même huit ans, Capitaine…

Comme si je ne le savais pas ! Allez, va seconder Gastin ! Au lieu de me casser la tête avec ton pessimisme, maudit choucas !

Bien, soupira-t-il en se dirigeant vers le poste de commande.

Torbenn tira de sa poche une pincée des herbes offerte par l’Indukhi, et les tassa dans sa longue pipe d’écume qu’il alluma au moyen de son briquet à silex. Puis il s’accouda à la rambarde, perdu dans ses pensées, murmurant le nom de celle à qui il avait fait tant de promesses qu’il n’avait pu tenir, huit ans auparavant. « Gwenda… Mon ange du Volcan… Je suis revenu… »

*****

1 « Retrouve Aggur Ar Minhos, ton frère » traduit du Viskar

2« Ne me regarde pas » traduit du Viskar

Castel Volcanis

castel mer emerald

Le Réveil

Castel-Volcanis, 17 Balchior 952

L’écume se fracassait inlassablement sur les rocs aux pieds des remparts, laissant une fraîche odeur de sel planer dans l’air moite du matin. Les rayons du soleil levant, filtrant à travers les vitraux médians du Grand Donjon, paraient la muraille de l’Ouest de pâles reflets ocre et carmin. À fleur de pierre, de minces filets de brumes dessinaient des esquisses de formes éphémères, que la légère brise matinale faisait danser dans cette luminescence si particulière.

Astar de Volcanis les traversa d’un pas lent, taillant dans ces fumerolles humides, de nouveaux paysages spectraux tout le long du pont de basalte qui menait de ses appartements aux remparts de la façade maritime de son château. Deux gardes maugréaient dans l’étoffe de leurs écharpes, diverses imprécations à l’intention de la relève qui tardait un peu trop à leur goût.

Fut un temps où le Duc de Volcanis aurait pris malin plaisir à les surprendre dans leur fatigue. Mais son esprit tourmenté n’avait pas trouvé la force de le sortir de son si long isolement, pour simplement venir tracasser ses épées liges. Il se contenta d’appeler par son nom le plus grand des deux gardes en faction.

Alors Genner, quelles nouvelles ?

Je.. Qui…? Messire !

Reconnaissant la voix de la silhouette qui s’avançait vers eux dans l’éclat du soleil levant, le Sergent Genner s’efforça de soigner son allure, bombant l’armure et redressant sa hallebarde d’anthracier. Il incendia du regard son subalterne, qui s’obstinait à essayer de distinguer le visage de l’homme qui s’approchait. Quand le capuchon du Duc s’abaissa, l’acolyte de Genner tenta d’imiter au mieux la posture de son supérieur.

Et bien Genner, votre garde de nuit vous aurait-elle rendu muet ?

Non point, Seigneur Astar, c’est que je…

Je sais, je sais Sergent… Vous ne vous attendiez sans doute pas à me rencontrer ce matin.

Astar de Volcanis s’accouda aux remparts et reprit la parole après avoir un temps observé l’horizon.

N’avez-vous pas vu de voile battre les vents, une voilure aux reflets vermillon, en provenance de l’Ouest ?

Non Seigneur, un tour de garde très calme… Sauf que le Blénodin a soufflé comme un forcené toute la nuit ! intervint le soldat qui accompagnait le Sergent Genner.

Oui je m’en suis rendu compte… acquiesça le Duc. Et vous êtes…?

Agosti K’nara, Messire Duc, pour vous servir ! répondit-il en s’inclinant.

Genner, vous et K’nara pouvez rejoindre vos quartiers à présent. Il semble que la relève ne devrait plus tarder.

Mais Majesté, c’est que…

Ne t’inquiète pas, j’ai ce qu’il faut… au cas bien improbable, où ne serions pris d’assaut ! plaisanta-t-il.

Le Duc ouvrit légèrement sa longue pelisse à capuchon et dégagea la garde de sa dague d’apparat à la poignée finement orné d’émeraude et d’Orinyx. Il la fit saillir à demi en souriant au Sergent.

C’est qu’on ne vous…

Allons Genner, j’aimerais profiter du lever de soleil en toute quiétude, est-ce encore trop demander ? trancha-t-il, quelque peu irrité.

Je… Pardonnez-moi, Seigneur, s’excusa-t-il en le saluant promptement de la tête.

Les soldats se retirèrent par la Tour de Vilonkar en laissant le Duc tout à sa contemplation de la Mer Éméraldine. Rendus à la Salle de Garde, ils trouvèrent Nilzen et Djinic en train de s’équiper de leurs brigandines de cuir et de maille, sans réel empressement.

Hey Sergent, on allait rappliquer là ! Qu’est-ce qui vous arrive ? s’exclama Nilzen en faisant mine de presser le mouvement.

C’est pas nécessaire de t’activer, il y a quelqu’un d’autre qu’assure ta relève ! déclara K’nara en s’asseyant à la table centrale.

Ha ouais, et qui donc ? demanda Nilzen, dubitatif.

Le maître des lieux… En personne ! sourit K’nara de toutes ses dents.

Hein… ? Qui ça ? Tu veux dire… !? Sergent, c’est vrai ? s’enquit Djinic auprès de son supérieur.

Genner lança un regard courroucé vers K’nara et ouvrit la porte du couloir, sans prendre la peine d’ôter son casque ni même de poser sa lance. Il redescendit à vive allure les marches de la Tour de Vilonkar et se dirigea vers la caserne pour arriver jusqu’aux quartiers des officiers où il toqua à l’huis de son chef.

Capitaine Battelmore ?

Dans la chambre austère qui lui servait de logis, Cyriaque Battelmore était occupé à la pratique habituelle de ses exercices d’assouplissement quotidien, faisant rebondir son corps tendu contre le mur avec ses mains, basculant son poids de l’une à l’autre à intervalles réguliers.

Oui, entrez ! Qu’y a-t-il Sergent ? demanda le Capitaine tout en continuant ses flexions verticales.

C’est le Duc, Capitaine, il est… commença Genner avant de réfléchir à la meilleure manière de présenter les faits à son supérieur.

Et bien ? le relança-t-il, entre deux allez-retours.

Il est sur les remparts.

Battelmore arrêta son effort un instant, puis recommença plus lentement, accentuant cette fois son mouvement en l’alternant de droite à gauche. Le silence s’installa imperceptiblement, seulement coupé par le souffle de Battelmore. Une à deux minutes passèrent et il se remit sur ses pieds.

J’ai pensé que vous voudriez le savoir.

Hum… De quoi avait-il l’air ?

Un peu pâle, mais je suppose que d’être resté si longtemps enfermé…

Tu supposes ?

Cela fait presque deux ans, je pensais…

Tu pensais qu’il ne s’en remettrait pas… Il me semble pourtant que tu es membre de la garde du château, depuis quoi ? Trente ans ?

Trente-deux, Messire, et je…

Alors tu devrais savoir qui est Astar de Volcanis ? répondit-il, laconiquement.

Je sais qui il est ! s’offusqua Genner. J’ai juste été surpris, il a l’air si… loin.

Qui peut dire où il errait au cours des deux dernières années…? Bon, je vais aller le rejoindre, déclara Cyriaque en se mettant en quête de ses bottes d’algwin.

C’est que… il a demandé à rester seul, objecta le Sergent. Pour observer le lever de soleil.

Humf…

Il pouffa entre ses dents et se dirigea vers la fenêtre de sa chambre où un filet de lumière rosé jaillissait par intermittence, offert par la réflexion d’un vitrail du Grand Donjon.

Capitaine ?

Rien, il me semble juste que le soleil s’est à présent complètement levé. Tu ne verras donc pas d’objection à ce que je le rejoigne !

Heu, je… balbutia-t-il en grimaçant.

Ne t’inquiète pas… Va te reposer, je prends ta suite.

À vos ordres Capitaine, conclut-il en refermant la porte derrière lui.

Aussi prompt à la hache que lent au cabard… considéra Cyriaque en secouant la tête. Il mit finalement la main sur sa deuxième botte d’algwin noir et enfila une longue culotte de cuir avant de s’en chausser. Apercevant une cruche de verre jauni sous sa table de chevet, il s’en saisit et la porta à ses lèvres. La liqueur épicée lui fit claquer les mâchoires, avant de lui dessiner un curieux sourire. Il laissa alors glisser ses coudes sur le drap en désordre de sa couche et pencha la tête en arrière pour regarder les rayons du soleil désagréger les derniers relents de la nuit, découvrant par là même les imperfections des murs de basalte et de torchis de sa chambre. « Enfin, tu es revenu de ta dérive, mon ami. » Songea-t-il en examinant le plafond de son gîte.

Il porta la main à sa gorge où s’était nichée une pierre bleu azur, striée de vert éméraldé. Il la serra quelques instants puis s’empara de sa tunique de lin et d’un surcôt de cuir, frappé au cœur de l’écu Vulcan.

**

De quoi as-tu donc peur, ma Minia ? s’enquit le Duc d’un ton moqueur

Tu ne dois pas tant t’approcher du bord, Papa ! répliqua la fillette courroucée.

Ahaha… ! Mais ne crains rien, je n’ai aucune envie de voir ces noirs récifs de plus près ! Sais-tu que quand j’avais ton âge, il m’arrivait souvent d’escalader le Donjon du Belvédère !

Je sais. Mais tu n’es plus un enfant !

Justement… J’ai gagné en expérience, de quoi as-tu donc peur ?

Qu’on te pousse ou qu’on… t’attire, répondit-elle au bord des larmes.

Oh Minia, je suis désolé… Regarde ! Je descends ! dit-il en sautant du créneau où il s’était installé pour avoir une vue plus large de la Baie d’Éméraldine. À peine eut-il touché le sol que sa cadette se jeta dans ses bras.

Papa ! s’exclama-t-elle en enfouissant sa tête sous la pelisse du Duc.

Il sentit une vague d’émotion à la fois douce et amère le submerger qu’il parvint à réprimer en ironisant sur les mots précédents de sa fille, ne souhaitant pas ajouter à son malaise.

Eh bien ! Tu voudrais me pousser que tu ne t’y prendrais pas autrement ! dit-il doucement en ramenant sa tête en arrière.

Elle l’observa du coin de l’oeil et lui sourit en le serrant plus fort. Tout à coup, la complainte d’une femme en provenance de la cour sud les interrompit dans leur étreinte.

Princesse ! Princesse Herminia, où vous cachez vous ?! s’inquiétait-elle de sa voix aigrelette.

Par ici, Madame, l’interpella le Duc.

Mais… qui… Votre Grâce, je…

Oui, oui, c’est moi… La jeune fille que vous cherchez se trouve…

Il fut interrompu dans son échange par une légère bourrade de sa cadette qui lui lança un regard vaguement sombre. Madame de Visos resta un instant interdite puis se dirigea avec empressement vers la Tour de Vilonkar.

Allons, tu ne vas pas rendre havish, la pauvre Madame de Visos, il suffit déjà que tu la fasses tourner bourrique la plupart du temps.

Comment le saurais-tu ? bougonna-t-elle.

Crois-tu qu’il n’y que toi qui pouvais être avec moi ? L’inverse arrivait parfois.

Bah… Je l’aime bien, mais elle ne me comprend pas…

Il est peu commun pour les enfants de ton âge d’avoir une telle profondeur d’esprit, et la plupart des gens en sont réellement effrayés Minia… Madame de Visos a pour elle de t’adorer, et d’avoir beaucoup aimée ta…

Je sais, le coupa-t-elle avec humeur.

Dis-toi bien que souvent on aime sans comprendre… poursuivit-il en lui caressant la joue.

Comme on hait… répliqua-t-elle en se détournant de ses attentions.

Ah tu… Minia… Il s’accroupit pour se mettre à sa hauteur et la regarda intensément. Ne grandis pas si vite petite fleur d’Émérald, tu..

Je n’ai pas eu le choix.

Son visage se plissa et il masqua son trouble dans la longue chevelure noire de sa fille. Il y resta un court moment, retenant avec difficulté les larmes dans sa gorge. Ses paupières humides s’ouvrirent sur la silhouette du capitaine de sa Garde qui s’approchait d’eux. Il se releva lentement non sans abandonner sa main aux caresses de son enfant un dernier instant.

Cyriaque.

Messire Duc, dit-il en s’inclinant.

Astar de Volcanis sourit piteusement et Minia se tourna vers Battelmore, le regardant bien en face les yeux pleins de tristesse et de défiance.

Duchesse, la salua-t-il avec autant de cérémonie.

Une curieuse tension s’installa insidieusement, qu’Izènade Visos dissipa en un instant, bredouillant des salutations au Duc, tout en essayant de reprendre son souffle.

Votre Grâce, je ne savais pas que vous étiez… Sorti. La Princesse Herminia m’a…

Sans doute joué un tour pendable ? Elle m’a cependant promis qu’elle ne recommencerait plus, je vous le garantis, Madame de Visos, n’est-ce pas Minia ?

Je ne le ferais plus, marmotta la fillette.

Bien, bien… Madame, auriez-vous l’obligeance de conduire ma fille à ses appartements, qu’elle récupère un peu de ses émotions.

Mais papa ! protesta-t-elle avec véhémence en tentant de s’agripper à lui. Je viens à peine de…

Allez, allez… la repoussa-t-il doucement. Je viendrais te voir ce soir, nous aurons tout le temps de parler. D’ici là, tâche de te reposer.

Mais…

Je n’aime pas du tout ta mine, ma fille. Il faut que tu dormes et que tu manges. Maintenant que je suis d’aplomb, ce n’est pas le moment que tu t’écroules, n’est-ce pas ?

Hum… Je suppose. Elle l’étreignit une dernière fois et s’éloigna vers la Tour d’Herminia en compagnie d’Izèna de Visos.

Le Duc les regarda jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans l’escalier de la tour puis se retourna vers le capitaine de sa garde.

La pauvre Madame de Visos.

Alkiblanka ne s’en plaint pas…

Si fait. Et toi ?

Elle me craint, répliqua-t-il en grimaçant.

Astar de Volcanis posa un oeil triste et dur sur son ami avant de se tourner vers la mer, ses longs cheveux blonds et cendrés s’agitant quelque peu sous l’effet du vent levant.

Je donnerais ma vie pour elle, ajouta Cyriaque.

Je sais.

À cette pensée, le Duc réajusta sa pelisse et protégea son flanc sous l’étoffe brune. Battelmore se rapprocha de lui pour couper les rafales sèches qui s’infiltraient entre les créneaux.

Tu penses qu’elle ferait une grande Duchesse ? reprit Astar.

Je ne crois pas pouvoir t’être d’un réel secours à ce sujet. La politique et moi, ça n’a jamais vraiment marché… maugréa-t-il en grattant son menton. Ce qui est sur, c’est qu’elle a bien trop de jugeote pour un si petit corps !

Tout le monde n’a pas la chance d’être aussi bien équilibré que toi… ironisa-t-il.

Il est sûr en tout cas que je risque moins que certains de trébucher d’un rempart…

Si tu n’es plus capable discerner des dangers que brave ton souverain, des jeux qu’il pratique avec sa fille, c’est que tu as vieilli mon ami, constata-t-il après l’avoir dévisagé un cours instant.

Vous n’êtes pas mal non plus, Duc Astar, répondit-il avec aplomb.

Un sourire terrible sur le visage, le Seigneur des 7 Volcans s’approcha de lui pour éclater d’un rire formidable, qui décontenança Battelmore plus qu’un soufflet. De tous les visages du Duc qu’il connaissait, celui-ci était de ceux qu’il préférait… Une facette de sa personnalité qu’il croyait perdue à jamais. Si bien qu’il s’abandonna lui aussi à cette jovialité incongrue et Astar mit sa main sur l’épaule de son capitaine.

Toujours aussi effronté, Battelmore ! déclara-t-il en s’essuyant les yeux, salés du vent.

Comme pierre qui roule ne prend leçons… répliqua-t-il en haussant les épaules.

Le Seigneur de Volcanis opina tristement et se tourna à nouveau vers l’horizon.

Alors, que fais-tu là de si bon matin ?

J’attends, une voile… Une voile rouge venant de l’Ouest.

Tiens donc, un navire dis-tu?

Je l’ai vu en rêve cette nuit… sa nature a fait que je me suis levé.

Comprends que ça en surprenne certains… cela fait deux ans que tu ne l’avais pas fait.

Je ne quittais pas ma chambre, ça ne veut pas dire que je ne quittais pas mon lit.

Très bien… Et qu’est-ce que cette voile apportera avec elle ?

Des réponses.

La vie du château commençait à fleurir, embaumant l’air des parfums des cuisines. Des enfants vaquaient dans la cour Sud, s’impatientant de l’arrivée du précepteur dans un calme relatif, tandis que divers marchands et juristes échangeaient entre eux en attendant d’être reçus au Donjon du Belvédère.

Silencieusement, Battelmore observait ce petit monde d’un oeil ironique et vaguement méprisant.

Ta journée va être longue.

Hum ? Ah… La journée d’Alkiblanka plutôt… Mais comment ? Ces gens sont-ils déjà au courant ?

Ils ne le sont pas encore. Mais connaissant Madame de Visos comme je la connais…

Je suppose qu’il faudra bien que ça se sache.

Ça ne pouvait pas mieux tomber, de toutes les manières.

Que veux-tu dire ?

Et bien, je pense qu’il est grand temps que tu te montres en ville… En premier lieu pour faire taire les rumeurs sur ton état de santé.

Je vais on ne peut mieux, conclut-il en fronçant les sourcils.

Tu as l’air mieux, je l’admets. Cependant, je trouve qu’il faud…

Le Duc ne parut pas entendre les derniers mots de son Capitaine et il se dirigea vers la muraille, l’oeil étincelant.

Regarde, voilà ce que j’attendais, déclara-t-il, soudainement habité.

Battelmore ombra son regard de la main, pour voir ce que désignait le doigt de son Seigneur à l’horizon. Il ne perçut rien de prime abord, puis un vague point écarlate apparut aux limites de son champ de vision. Il héla alors Nilzen, posté en haut de la Tour de Vilonkar, pour qu’il leur apporte sa longue vue. Le garde la remit au Duc et s’installa derrière les deux hommes. Volcanis ajusta les lentilles pour reconnaître une quelconque oriflamme au faîte des voiles rouges et puissantes du petit galion de commerce qui semblait d’origine Ukruss. N’arrivant pas à distinguer dans le détail les couleurs du vaisseau, il donna la lunette à Battelmore. Celui-ci parvint à apercevoir les armoiries du pavillon appartenant au navire qui voguait en direction de Port-Hemnenda, mais celles-ci ne lui étaient pas familières.

Je vois comme une étoile à 7 branches, mal stylisée, sur fond de gueule, écarlate… Ça te dit quelque chose ?

Oui.

Battelmore abandonna son poste d’observation et remit la longue vue à Nilzen. Il suivit le Duc qui s’était dirigé vers l’entrée de la Tour d’Herminia. Il dut presser l’allure, car celui-ci ne l’attendait pas. Cyriaque hésita presque à l’interpeller, mais Astar resta sur le pas de la porte qu’un garde avait ouvert à sa rencontre. Il se retourna et le fixa d’un air vaguement inquiet.

Où est mon fils, Cyriaque ? demanda-t-il.

Il est dans sa chambre, dans l’aile sud du Petit Donjon.

Son état n’a pas évolué.

Si… en bien. Alkiblanka y veille.

Il faut que je le voie.

Peut-être faudrait-il mieux que tu y ailles avec lui, proposa-t-il, mal à l’aise.

Hum, il t’effraie encore, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas lui, c’est l’état dans lequel il est… C’est…

Je sais… Va donc me préparer ma monture, que je me rende à la rencontre de ce galion Ukruss. Il est impératif que j’y rencontre son… Équipage.

Battelmore grimaça, son oeil droit s’arrondissant. Quelle mouche le piquait ?

Dans ta condition, excuse-moi, mais… se permit Battelmore.

C’était un ordre, conclut le Duc avec agacement.

Comme il te plaira, soupira-t-il en haussant les épaules.

Après avoir descendu les escaliers intérieurs de la Tour d’Herminia, ils se séparèrent au carrefour de la galerie de verre de la muraille nord et du vestibule de la tour. Cyriaque se dirigea vers la cour du castel tandis qu’Astar continua sa route vers la passerelle couverte qui le mènerait au Petit Donjon. Il s’attarda quelques instants le long des couloirs, le parfum des ortinas de saphir l’ayant attiré malgré lui. Cette fragrance était la sienne, songea-t-il, en ralentissant sa marche, n’accordant qu’un signe de main fugace aux serviteurs qui s’inclinaient à sa rencontre. Il chassa d’un mouvement de tête le flot des souvenirs que les odeurs florales avaient remués en lui et il poursuivit son chemin vers la chambre de son fils. Un soldat qu’il ne connaissait pas en gardait l’entrée, celui-ci se courba et ouvrit la lourde porte ouvragée. Le Duc s’apprêta à entrer, avant de se tourner vers le garde pour s’enquérir de son identité.

Anton de Béréni, Seigneur, dit-il en s’inclinant de nouveau.

Bien, bien… Le fils cadet de Mezn, je présume ?

Oui, mon Seigneur.

Ravi de vous avoir à mon service, Anton, bonne garde ! conclut-il leur échange avant de pénétrer l’entrée du Petit Donjon.

Une fois remontés les fatigants escaliers en colimaçon, il arriva aux appartements de son fils. Le hall d’entrée de l’aile sud était agrémenté de nombreuses tapisseries fines relatant divers épisodes de la longue lignée des Volcanis. On y voyait Vilonkar « l’esthète » donner des indications à des maîtres-vitriers… Aménakar « le grand » bataillant avec vigueur contre Jovana de Léonnie qui deviendrait plus tard son amante. Et sur l’une des plus belles soieries du château protégé par une vitre en verre polie : les fondateurs du Royaume de Volcanis. Le splendide ouvrage de laine, de lin et de fil d’Orlis, représentait le Roi Astaris 1er et la Reine Adomina acceptant les vœux de loyauté des peuples du Volcan lors de la fondation du Castel… Le souvenir flamboyant d’une époque lointaine, où les Seigneurs de Volcanis régnaient sans partage sur le Pays Éméraldin. Mais depuis vingt ans ce royaume n’était plus, son titre ne subsistait que dans l’esprit de ceux qui l’avaient connu sous cette appellation, et qui continuaient à s’adresser au Duc en usant de terminologies qu’il n’avait pas le cœur de corriger. Devenu Duché depuis la Guerre des Serfs, il devait allégeance au Royaume Orbisien d’Issenkar. Néanmoins, il était aujourd’hui beaucoup plus vaste, et sa prospérité en faisait le plus solide allié de la couronne. Et c’était en grande partie grâce à lui, Astar le Cinquième, que la Marche des 7 Volcans devait sa richesse et son éclat. Il songea tristement qu’il aurait offert toute cette gloire à qui lui rendrait son ainé avant de pénétrer dans sa chambre.

Les lourds rideaux de vert-lins finement ornés de fils d’orlis n’avaient pas complètement été tirés et les vitraux bleutés filtraient la lumière du matin, emplissant la vaste pièce de reflets azurés aux teintes douces et vaporeuses. Sur les murs, décorés de mosaïque de basalte et d’obsidienne gaufrés de chaux, se mouvaient des ombres fuyantes, qui découvraient en partie de larges étagères où diverses potions d’Alkiblanka prenaient place auprès des nombreux ouvrages appartenant à son aîné. La plupart traitaient de l’histoire des Volcanis et des multiples mythes entourant la fondation d’Orbisopolis. Il prit le livre préféré de son garçon, « Contes et Légendes de Styr », et déplaça une chaise de la petite table de jeu où la partie de Bastillich qu’ils avaient entamée il y a trois ans restait invariablement à son avantage. Ton attrait pour les machines de guerre Zaal-Duûr a toujours causé ta perte, fils, pensa-t-il en souriant tristement. Il installa sa chaise à côté du grand lit à baldaquin de son enfant, et après avoir tendrement caressé son front, il tira doucement le rideau de la fenêtre pour permettre à un peu de lumière de pénétrer l’obscurité relative des abords de la couche d’Astaris. Mais alors qu’il s’apprêtait à lui conter les aventures du Prince Jyzkal de Styr, la porte s’ouvrit en découvrant la silhouette d’une femme dont le visage restait caché par la pénombre.

Que faites-vous dans la chambre de Son Altesse ? Intima-t-elle fermement.

Je raconte à mon fils l’histoire d’un de ces plus illustres ancêtres, répondit Astar d’une voix égale, vous plairait-il de vous joindre à nous, Madame d’Astry ?

Mais qui donc… Par la grâce des Saintes Roches… Majesté, je… Et elle mit genou à terre.

Allons, allons Madame… S’il vous plaît, relevez-vous, ironisa le Duc avec mansuétude, une révérence aurait amplement suffi.

Votre Grâce, je suis si confuse, dit-elle en levant la tête.

Une Dame de votre qualité, confuse, je n’ose y croire… Veuillez accepter mes excuses pour le trouble que j’ai pu vous causer, déclara-t-il en l’aidant à se redresser.

Maeylène d’Astry en fut quelque peu émue et le Duc s’amusa de son rougissement qu’il perçut malgré la pénombre de la pièce. Il retourna auprès de son fils et se réinstalla à ses côtés.

Comment va-t-il, Madame ?

Maître Alkiblanka parvient à le nourrir grâce à l’arbre d’Enctid, ce qui le maintient en vie je ne sais comment… Certaines nuits, il s’éveille même… En proie à de terribles cauchemars. Toutefois, ces moments sont très courts à peine quelques secondes, mais ce matin…

Oui…

Quand j’ai entrouvert les rideaux, l’aspect de son visage a changé… Il m’a semblé apaisé… Peut-être est-ce parce qu’il a perçu votre rétablissement, Majesté.

Le Duc retourna auprès de son aîné et porta de nouveau la main sur son front, imperceptiblement il vit sur sa figure se dessiner une frêle expression de joie. Astar de Volcanis en fut douloureusement troublé, mais il contint son émotion.

Allez me chercher Maître Alkiblanka, je vous prie.

Tout de suite, Majesté. Elle fit la révérence et s’empressa d’aller quérir le Régisseur du castel. Ce faisant, elle manqua de tomber en butant sur un des nombreux félins du château qui se trouvait derrière elle.

Ah maudit matou, toujours dans mes pattes ! Allez file ! Ah ces chats, Seigneur ! ils me rendent folle…

Oui, mais ils nous débarrassent des rags avec efficacité, et ma fille les adorent.

Vous avez raison, Altesse.

Maeylène repartit en toisant l’animal au pelage noir marbré d’or, et partit à la recherche d’Alkiblanka. Le Duc s’attarda quelque instant sur le félin jusqu’à ce que celui-ci, après l’avoir fixé effrontément, se décide de s’en aller vaquer à d’autres occupations d’un pas lent et gracieux. Astar fit la moue puis rejoignit le chevet de son fils et recommença à lui lire l’histoire du Prince de Styr.

**

Les écuries du château étaient déjà pleines de la converse des palefreniers quand Cyriaque s’y rendit. Ils échangeaient bien évidemment sur le soudain rétablissement du Duc, jetant des regards en biais au Capitaine Battelmore. En vue du départ vers Port-Hemnenda, il avait revêtu des braies de cuir bouilli, des bottes ferrées et une légère cotte de mailles, recouverte d’une courte chasuble parée à ses armes : une hache et une épée croisées sur champ d’Argent, au faîte d’un Noir volcan crachant Sang et Or, les couleurs de Volcanis. Il s’était armé d’un glaive et d’une dague d’apparat pour faire face à toutes éventualités, comme il était de son devoir de Capitaine de la Garde Ducale. Mais fidèle à son habitude, il ne portait pas de casque, préférant laisser danser ses drus cheveux bruns au gré du vent.

Comme j’te l’dis, c’est le chef Genner et K’nara qui l’ont vu, il est sorti et…

Il demande son cheval, Maniko.

Seigneur Capitaine… Je vous demande pardon ?

Prépare Byèna, le Duc se rend en ville.

Alors c’est donc vrai, Seigneur Capitaine ?! Que ce jour soit béni !

Si fait, si fait, sourit Battelmore. Il est de retour parmi nous.

Je ne parviens pas y croire ! Vous savez Capitaine, ma femme et moi n’avons cessé de prier le Baaz-Tiret pour son retour et…

J’en suis sur, Maniko ! Je connais ton dévouement au Duc et à sa famille. Mais pour l’heure, apprête sa jument. Il compte partir d’un instant à l’autre.

Très bien, Capitaine ! Allez Imni, va chercher Byèna tout de suite et mets lui sa plus belle selle, celle qui est dans le box royal !

Bien et prépare trois autres montures : Riken et Djirali nous accompagnerons.

Un hennissement strident retentit soudain en provenance du fond de l’écurie interrompant la converse des deux hommes.

Qu’est-ce donc là ? s’enquit Cyriaque.

Imni a dû annoncer la bonne nouvelle à Byèna , personne à part Sa Majesté n’a pu la monter depuis l’accident, lui répondit le palefrenier en chef, souriant de toutes les dents qui lui restaient.

Oui, l’accident…

Battelmore s’assombrit tout à coup à l’évocation de ce jour funeste où le fils du Duc avait failli perdre la vie en chutant sur un rocher aux limites des falaises de basalte, ne devant son salut qu’aux soins inlassables d’Alkiblanka. Mirianna n’avait pas eu cette « chance », son corps s’était brisé dans les récifs d’obsidienne… Tout comme mon coeur, songea-t-il sombrement.

Capitaine… Vous allez bien ?

Oui, oui… Ce n’est rien, prépare nos chevaux sur l’heure, conclut Cyriaque en repartant vers les baraquements de la garde pour prévenir Riken et Djilari de leur affectation du jour.

**

Et bien, on dirait que vos ronéas vont donner toute satisfaction cette année, Maître !

J’espère Bleeynar, j’espère… Mais je crois qu’en effet, avec les verrières que Maître Mestérak a conçues, elles auront le rendement voulu.

C’est pas par hasard qu’on dit que « Toutes les couleurs naissent au faîte du Diiz-Tiret », entre les fleurs et leurs reflets, je sais plus où donner de la tête !

Joliment dit, Bleeynar, joliment dit… Mais si vous ne savez plus où donner de la tête, je vous rappelle que vous avez pris du retard dans vos préparations d’Irixanne…

Bien sûr, Maître. Si vous le permettez.

Allez-y mon ami, conclut Alkiblanka en s’inclinant poliment.

Le château des Volcanis devait sa renommée à son architecture interne très particulière. Ses murailles étaient striées de longs couloirs de verre, armés de métal et de basalte qui couraient tout le long de l’enceinte en deux chemins parallèles, offrant à ses habitants une grande fluidité de mouvement. De plus, ils permettaient à la soldatesque d’organiser la défense du castel avec une extrême promptitude. C’est sous l’égide de Vilonkar l’esthète, qu’on avait agrémenté ces galeries d’innombrables cultures florales et vivrières qui fournissaient au château une précieuse manne de nourriture, non négligeable en cas de siège. Ce vaste réseau servait aussi à charrier les eaux usées. Ce qui terminait de faire du castel des Volcanis un des édifices les plus modernes de l’ouest de l’Hoy-Nuûr, que même les architectes d’Orbisopolis venaient visiter pour en percer les secrets. Il était rare qu’Alkiblanka réfléchisse à ce genre de chose quand il arpentait les corridors de verre du château, mais les poétiques commentaires de Bleeynar avaient piqué son imaginaire et il s’abandonna quelques instants à la contemplation de ses œuvres de botaniste. Surchargé de travail depuis que le Duc subissait les affres de cette interminable dépression qu’il ne parvenait pas à guérir, il n’avait pas le loisir de s’adonner autant qu’il le voulait à cette activité aussi relaxante que nécessaire à l’élaboration de ses remèdes… Néanmoins, il fallait qu’il vérifie par lui-même si les différentes boutures qu’ils avaient réalisées sur ses divers plants de povotines avaient réussi, et ce faisant son esprit vagabondait. Il y a vingt ans, quand Astar de Volcanis lui avait confié l’intendance et le dispensaire du Castel des Volcanis, il lui avait aussi laissé toute latitude quant à l’exploitation de ses ressources domestiques. Très vite, il avait compris quel parti il pouvait tirer du formidable réseau de « serres » des couloirs de verre. Cependant que ces deux dernières années ne lui avaient accordé que de courts laps de temps pour s’adonner à l’exercice de sa passion pour la botanique. Bien qu’il fut assisté avec talent par ses deux disciples pour ce qui était de la médecine et de la chimie ; l’art de la bouture n’était par leur fort et il lui fallait se charger seul de ses multiples expériences sur les plantes médicinales. C’est avec grand plaisir qu’il aurait fait venir un Maâg Sylvidièr au Castel de Volcanis pour le seconder dans les tâches qui l’occupaient sans relâche depuis deux ans ; mais l’ultime message qu’il avait reçu en provenance d’Oristokopole six mois plus tôt, l’avait dissuadé d’envisager un tel secours. Qui plus est, depuis cette dernière missive, tous ses courriers lui étaient revenus de Bahézillis, sans exception. Les compagnies de francs coureurs indukhis de l’Ordre du Lien, décimés par un fléau inconnu deux ans auparavant, n’assuraient plus qu’un service minimal entre les Marches de l’Ouest et la Cité des Savoirs.

Absorbé par ses réflexions, il fut pris par surprise par Madame d’Astry qui parut devant lui dans un état proche de l’apoplexie.

Maître Alki… Blan… Ka…

Et bien Madame, vous m’avez fait peur ! Que s’est-il donc passé pour que vous risquiez ainsi votre santé à courir dans ces couloirs telle une jouvencelle ? dit-il d’un ton taquin.

Elle reprit son souffle en s’appuyant sur les hanches puis l’informa de la requête d’Astar de Volcanis. Un large sourire se peignit alors sur la face du Régisseur.

Enfin, par la grâce d’Horistocle, le Duc est de retour parmi nous… Non, je vous en prie Madame, allez vous rafraîchir et prendre un peu de repos. Toutes ces émotions vous ont bien fatigués, je m’en vais rejoindre notre Seigneur séance tenante.

Maeylène d’Astry accompagna le Suivant d’Horistocle jusqu’au Petit Donjon et le laissa se rendre seul vers la chambre du jeune Astaris où se trouvait son père. Le Régisseur du château frappa doucement à la porte et attendit qu’on l’invite à entrer.

Seigneur Astar ?

Entrez Alkiblanka, je vous en prie.

Le Prêtre Blanc s’inclina avec cérémonie devant le Seigneur de Volcanis. Puis il releva la tête, empreint de gravité, mais arborant un léger sourire.

Seigneur Astar, vous voir ici est un soulagement infini. L’état d’Astaris s’améliore de plus en plus chaque jour, votre présence à ses côtés ne pourra qu’accélérer sa guérison.

C’est mon unique souhait, dit-il en caressant doucement le front de son aîné. Bien… Madame d’Astry m’a déjà rendu compte de votre dévouement sans limites, Alkiblanka.

La vie d’Astaris m’est aussi chère que peut l’être la vie elle-même, répondit-il en regardant l’héritier du Duc avec commisération.

Venez, accompagnez-moi aux écuries. Vous m’entretiendrez des nombreuses tâches que vous avez eu à accomplir en mon absence.

C’est que… vous partez, Seigneur ? s’enquit le Prêtre Blanc, interdit.

Oui… Je dois me rendre à Port-Hemnenda sur-le-champ. Un rêve… Qui est peut-être plus qu’un rêve, m’a montré un homme, un navire en provenance de l’Ouest.

Les rêves, Seigneur, sont souvent…

Je connais vos théories à ce sujet mon ami, sourit le Duc. Mais ce n’est pas de théories dont j’ai besoin… C’est d’espoir, conclut-il en se retournant.

Astar jeta un dernier regard à son fils qui semblait plus apaisé qu’à son arrivée dans la chambre. Mais peut-être n’était-ce juste qu’un jeu d’ombre sur son visage…? Devinant ces pensées, Alkiblanka reprit la parole en emboîtant son pas.

Même si votre lien avec lui diffère par sa nature de celui qui vous lie à votre fille, il est tout aussi puissant, Seigneur. Je n’ai plus aucun doute sur son réveil prochain.

Puissiez-vous dire vrai… Ainsi donc, il s’est déjà réveillé ?

Pour de très courtes périodes, suite à différentes stimulations olfactives et auditives.

Auditives ?

Quand Minia venait le voir, et qu’elle lui lisait ses histoires favorites, mais…

Mais… ?

Ces moments étaient très durs pour elle… Trop, j’en ai peur… j’ai dû les limiter expressément… Votre fille mettait sa santé en danger.

Que dites-vous ? demanda-t-il en arrêtant la marche du Régisseur. Il serra son bras, réfrénant difficilement une vague de colère.

Elle sait se servir des enchantements de sa mère, en partie. Cependant du fait de son déficit d’initiation aux rites sacrés…

Comment est-ce… le Duc relâcha son étreinte et sa voix s’adoucit… J’aurais dû m’en douter, pardonnez mon emportement, les invraisemblables aptitudes de ma fille lui font oublier son âge… Et à moi aussi.

Ça a été un véritable crève-coeur pour nous que de lui interdire de voir son frère seule, je sais qu’elle m’en tient toujours rigueur, admit Alkiblanka

Je lui parlerais, un coeur d’enfant peut tout pardonner même s’il ne peut pas tout comprendre.

En se rendant aux écuries du castel, Astar et son Régisseur échangèrent sur divers sujets touchant à la vie politique du Duché et du Royaume, mais le Duc n’y participa que d’une manière distraite… Si Alkiblanka s’en aperçut, il n’en laissa rien paraître. Astar pensait à un visage. Un visage qui lui avait fait quitter sa chambre, dans laquelle il vivait confiné depuis deux ans. Un Indukhi, à Port-Hemnenda, ça ne passe pas inaperçu, songea-t-il, surtout avec une telle cicatrice.

***** 

Ambremeraudé

 

Quand mon cœur saigne :

Mets de l’opaline dans ma terre noire,

Un rouge baiser dans mes mots bleus.

 

Tu es couleur aurore boréale

Moi, nuit de cire.

Toi girl fatale.

 

Reste si fine,

que j’n’y vois plus.

 

Que ce soit un rêve qui ne finisse plus.

 

Ambre belle au ciel cuivrée,

Je te vois dorer ta peau à même le sable.

 

Mordoré,

Le soleil rubis n’a point d’éclat

que dans tes yeux,

 

Où je me noie pour respirer…

Un peu d’émeraude.

 

Le faire parfait Empire, pour ton extase :

 

Un simulacre artificiel.

 

Je t’emmène loin du grinçant 

Loin vers l’aube nouvelle. 

Être le seul prétendant

A tes douceurs, mon zèle

 

Qu’un frisson te parcourt 

Alors je te serrerai tout le jour 

pour ravaler la nuit de nos plaies.

 

Je créerais une île, de sable liquide…

Pour tes pieds choyer.

Une langue où tu décides

Quelle mélodie va te bercer.

 

Un horizon au zénith parfait

Pour que la lune reflète tes songes

Et puisse décorer l’espace,

Des rêves qui te rongent.  


 

Blue-lou Belle

blue lou belle copie

Phénix

phénix

Ciel de bretagne printemps 2019

ciel

 

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Ignace et Jacobert 8

Comme à son habitude, celle ci l’accueillit avec un large sourire, son chihuahua à sa suite, aux salutations plus sonores.

 

__Je crois qu’il commence à bien vous connaître Mr Ignace!

 

Il s’accroupit et posa la main sur la tête du chien minuscule, le maudissant intérieurement de son arrogance déplacé et de son allure ridicule.

 

__Il semble avoir récupéré de son coup de froid de la semaine passée?

__Oh, il n’en a pas l’air mais il est très costaud! N’est ce pas Nestor? Viens là, oh mouis…

 

Ignace profita de l’attention qu’Isabelle Sénéchal pour jeté un œil sur le décolleté naturel de sa voisine, provoqué par le frottements des étoffes de sa robe de chambre. La vue ne permettant qu’une inspection imparfaite, il l’abandonna vite, ne voulant risqué de froisser son hôtesse.

 

__Mais je vous en prie, entrez!

__Si vous me le proposez. Ah, tenez. Ignace lui tendit alors le tupperware.

__Tu as vu comme Mr Ignace te gâtes? Dit merci Nestor!

 

Pour toute réponse le chien émit un aboiement tenant plus du reproche que du remerciement, Ignace n’en prît pas ombrage, tant il avait prit l’habitude des manières déplorable du petit mammifère.

 

__Je vous en prie, installer vous , Mr Ignace, je vais mettre les restes au frigo, Nestor a déjà eu sa pitance pour ce soir.

__Merci bien, Isabelle.

 

Ignace s’installa alors à sa place habituelle à l’extrémité du canapé en nylon et aux suspensions en mousse de sa voisine, et observa l’intérieur du salon, cherchant du regard un nouveau bibelot dont il aurait pu faire l’éloge à Mme Sénéchal. Son attention se porta alors sur une figurine de porcelaine représentant un quelconque Pierrot-La-Lune, le teint blafard et la larme à l’œil de rigueur. Il se leva pour l’étudier plus minutieusement, quand Isabelle revint dans le salon, seule, mais transportant un plateau où se trouvait une théière fumante et deux tasses.

 

__Oh vous avez vu, ma nouvelle acquisition, n’est il pas chou?

__Oh, il s’accorde parfaitement avec le reste de votre collection, Isabelle. Admit Ignace.

__N’est ce pas? Prendrez vous du thé ou une tisane?

__Ce thé à la bergamote, que vous m’avez fait découvrir la semaine passé était…

__Je m’en doutais, qu’il vous avait fait de l’effet…C’est pourquoi je me suis permise d’en faire une théière pleine. Elle en rougît presque.

 

Ignace répondit par un sourire aux attentions de sa voisine puis revint s’asseoir à sa place réservé, Isabelle s’asseya délicatement au milieu du sofa biplace pour faire face à son interlocuteur. Quelque seconde passèrent puis Isabelle remplit la tasse son invité puis la sienne et entama la conversation.

 

__Alors comment va votre cher ami Jacobert, je ne l’ai pas croisé cette semaine.

__Oh il va bien, même si cela pourrait sans doute allez mieux. Voyez vous il a, comme qui dirait rencontrer une jeune fille et… Observant du coin de l’œil son interlocutrice, Ignace se rendit compte qu’il avait éveillé l’attention de celle ci, suite aux mots« jeune fille », il laissa planer un court moment de silence, dans le but avoué de faire grimper la tension dramatique de son récit, et reprit comme si de rien n’était .

__Et je crains que le pauvre ne se fasse des illusions quand aux réelles visée de cette personne. Soupira-t-il.

__Comment ça ?

 

Ah les ragots, les potins, quoi de mieux en vérité pour capter l’attention d’un femme…Et ce qu’elle que soit son age, sa corpulence ou sa raison sociale! Ignace, bien que se sentant un peu coupable d’utiliser ces informations d’ordre privé pour le motif certes compréhensible de pouvoir un jour culbuter la voisine, continua tout de même ses confidences.

 

__ Et bien suite à leur premier rendez-vous, la demoiselle en question, lui a quasiment demander de le conduire à son travail en voiture! Voiture que, soit dit en passant, est ma propriété et non la sienne. Déclama -t-il entre deux gorgées de thé.

__ Ah, elle voudrait qu’il l’accompagne à son travail?

__Pas seulement, le bougre voudrait travailler avec elle!

__Tiens donc, et quel genre de travail?

__Dans les champs, ramasser des légumes je crois…

__Et bien cela me semble une bonne nouvelle au contraire!

__Mais je…

__Mon cher Ignace, n’est ce pas vous qui la semaine dernière, vous plaignez du statut de chômeur professionnel de votre compagnon?

__Oui mais…

__Alors n’y a s’il pas un intérêt pour votre ami à pouvoir se remettre au travail, qui plus est dans des conditions idéales, puisqu’il y sera avec une jeune femme de sa connaissance?

__Certes, mais je doute que ce travail lui convienne vraiment, c’est qu’il n’est pas des plus habiles avec ses mains, et avec tout ce pollen à la campagne, je crains qu’il ne me fasse une allergie et…

__Oui, je conçois que cela doit être difficile pour vous de vous faire à l’idée que Jacobite ne soit plus là tout le jour, mais…

__C’est surtout pour ma voiture que je m’inquiètes…

__Ah, alors c’est ça? Dit elle en haussant les sourcils.

__C’est que Jaco n’est pas un conducteur très aguerris et….

__Bien, vous l’accompagnerez si ce n’est que ça, en plus cela vous permettra de rencontrer la nouvelle amie de votre colocataire.

__Isabelle…

__Je sais, je sais, tout ceci tombe sous le sens, mais vous les hommes êtes si souvent distrait par des petits problèmes accessoire que vous en oubliez souvent le principal. Elle termina sa tasse de thé et la reposa sur la table.

 

Dépité, Ignace soupira , tout en reconnaissant intérieurement que le point de vue de Mme Sénéchal avait pour lui d’être frappé du sceau du bon sens. Il s’apprêta à rependre la parole quand la porte d’entrée s’ouvrit et que Corentin , le fils de sa voisine entra dans le salon.

 

__Ah Corentin, tu t’es bien amusé avec tes amis? L’interrogea sa mère.

__Oui, oui ,ça a été…

__Et bien, tu ne salues pas Mr Ignace?

__Heu…

__Nous nous somme déjà croiser tout à l’heure, quand il jouait aux boules avec ses copains.

__Mouais, grimaça le jeune. Bon je vais dans ma chambre.

__Très bien, je viendrais te voir tout à l’heure.

__Oui, oui. Et il se hâta dans le couloir.

__Ah, la pétanque, il a commencé à y joué au début de l’été et depuis il y joue très souvent, c’est peut être un jeu un peu désuet mais au moins je sais où il est et ce qu’il fait, Mr Waselski a une riche idée de les initier à cette activité, comme d’habitude d’ailleurs, le connaissez vous Ignace.

__Heu… Vaguement.

__C’est un Monsieur très courtois et tourner vers les autres, vous devriez faire sa connaissance je suis sure que deux personnes tels que vous auraient beaucoup à apporter l’un à l’autre.

__Et bien…Heu..

 

Venant du couloir, un rire étouffé rompit le court moment de silence qui s’était installé.Ignace prît d’une peur soudaine d’être démasqué quant à son attitude passé à l’endroit de Mr Waselski, et que Corentin ne se priverait pas de dévoiler se leva comme un seul homme, ce qui ne fût pas difficile étant donné qu’il se trouvait dans cette position , c’est à dire seul. Seul dans un lieu, où l’hostilité allait sans doute croître et ce de manière exponentielle si il n’y prenait pas garde. Interloqué par le soudain mouvement de son invité, Mme Sénéchal s’enquit auprès d’Ignace de sa santé.

 

__Ignace, que se passe t’il?

__Rien, rien ….Je viens de me souvenir que j’attends un coup de téléphone important…

__Oui?

__ Une banale histoire de famille, ma grand mère voyez vous n’a plus toute sa tête et comment dire, il faut que je rassure ma mère à ce sujet, j’ai malheureusement oublier de le faire et… Dit il en cherchant dans ses poches un objet mystère, plus pour cacher son désarroi qu’autre chose.

__Ah oui, votre grand mère, dites vous, et bien je suppose que ça ne peut pas attendre…Mais essayer de vous rappeler ce que je vous ai dit pour votre ami, je pense que cela pourrait vraiment l’aider si vous vous décidiez à lui prêter votre voiture et encore plus si…

__N’ayez crainte, chère Isabelle, je suivrai votre conseil, je m’en vais même de ce pas annoncer la bonne nouvelle à Jacobert. Dit il en se rapprochant rapidement de la porte.

__ Et bien, attendez au moins de finir votre thé, Ignace. Indiqua Mme Sénéchal en pointant son menton , vers la tasse encore à moitié pleine de son invité.

__Oh oui, pardonnez moi. Il revint s’asseoir à sa place aussi promptement qu’il était parti, et s’empressa de finir son thé au goût parfumé.

 

Isabelle s’était assise à son tour et regardais son invité l’air à la fois amusé et dubitative. Quand Ignace s’en aperçut, elle reprit:

 

__Vous avez de ces élans, Ignace, parfois il m’est difficile de vous suivre!

__Heu, oui…On me le dit parfois.

__Ho ne vous inquiétez pas, je trouve ça drôle, même touchant, vous avez les élans d’un ado parfois, de brusques changement d’humeur, comme si soudain vous étiez un autre…Déclara t’elle d’un ton à la fois suspicieux et moqueur.

 

Ignace, reprenant ses esprits, compris que sa voisine se moquait de lui gentiment, et ce dans le but non feint de permettre à une certaine forme de complicité de s’installer entre eux. Souriant intérieurement quant aux perspectives salaces qu’une telle forme de dialogue pouvait engendrer, il décida de reprendre la balle au vol et poursuivit.

 

__Oui, mon côté juvénile à du bon, parfois, on me la souvent dit! Dit il en se recoiffant de manière ostentatoire.

__Ça je n’en doute pas, pouffa Isabelle, Vous êtes vraiment quelqu’un de drôle et de serviable, je m’étonnes d’ailleurs que vous n’ayez pas encore trouver chaussure à votre pied .

__Peut être est ce déjà le cas chère Isabelle, dit il en tapotant mollement le canapé à son attention.

__Qui y a t’il avec mon canapé, le rembourrage aurait il besoin d’une inspection. Elle se leva alors et s’installa entre Ignace et l’endroit qu’il avait tapoté comme une invitation à le rejoindre. Elle le tapota à son tour et fit la moue.

__Non il me semble parfaitement moelleux… Peut être apprécier vous les canapés plus rustique ?

__Non,non… Dit Ignace, quelque peu dépité que la jeune femme n’ait pas compris son allusion.

 

Comme si elle comprenait le léger désarroi de son voisin, Isabelle mît la main sur sa cuisse et reprit la parole d’une voix suave et douce.

 

__ Ne vous inquiétez pas, Ignace, nous trouverons bien un moment pour apporter plus de …Piquant à notre conversation.

 

Elle se releva alors et ramassa le plateau à thé , dans le même mouvement elle fît un clin d’œil à son invité, qui la suivit du regard jusqu’à la cuisine. « Cette fois, Ignace, c’est bon, il faut juste que je viennes ici un jour où le nain aura école , et pan!! en avant pour la luxure !»

 

Rassérénée à cette pensée, Ignace se leva et se dirigea vers la cuisine, pour donner son congé à Isabelle.

 

__Bien, j’espère que Nestor se régalera des restes ma blanquette… Je reste bien sur à votre disposition pour tout ce qui vous satisfaire, chère Isabelle.

__ Très bien passez une bonne soirée, Ignace, et à très bientôt j’espère …

__Et moi donc !

 

Ignace s’en fût donc, par là où il était venu, non sans avoir salué à haute voix le fils de sa voisine, ainsi que son chien, pour faire bonne mesure. Une fois sur le palier, il se frotta les mains avec concupiscence, plein d’espoir quant aux suites de cette entretien, et s’en retourna chez lui enjoué comme jamais. Arrivé dans son appartement, il entendit Jacobert juré avec colère contre divers démons qu’il affrontait via sa console PS2 et ces cris de haine le firent soupiré, il se dirigea vers la chambre de Jacobert et l’interpella alors que l’écran indiquait dans un lettrage barbaresque , la mort de l’avatar de son ami.

 

__T’arrives toujours pas à lui faire la peau ?!

__Non, il me casse les couilles ce jeu…

__Ben arrêtes d’y jouer.

__T’en as de bonnes, tu crois que je pourrais dormir sereinement en sachant que cette saleté de tentacule géante se fout de ma gueule comme ça !

__ Bon…Laisse moi faire, dit Ignace en tendant la main vers la manette de la PS2 .

 

Jacobert la ramena alors violemment vers lui, son œil lançant des éclairs à l’attention de son meilleur ami.

 

__Okay…. Bon moi je vais me mater un p’tit film dans ma chambre, histoire de passer le temps.

__C’est ça, c’est ça, vas y mater ton film.

__Hé ben, t’es toujours en rogne après ouam ou quoi ?

__Non, non, c’est le jeu, se renfrogna Jaco.

 

Il s’apprêtait à partir quand quelque chose comme de la culpabilité le retint.

 

__Au fait, je suis d’accord de te prêter la caisse pour aller bosser.

__Hein !? Jacobert mît le jeu en pause. T’es sérieux, tu vas pas me dire ça ce soir et demain inventer je ne sais quelle excuse mer…

__Bon tu la veux ou quoi !? Dit Ignace, légèrement énervé par le ton de son colocataire.

__Ben ouais…C’est juste que tu m’as fait tout un foin tout à l’heure et…Okay, okay, c’est super méga cool , merci mon pote.

__Hum.

__Mais, t’es sur ? Qu’est ce qui t’as fait changer d’avis ?

__Rien, c’est juste que je suis de meilleure humeur que tout à l’heure.

 

Jacobert le regarda avec circonspection, haussa les épaules en souriant puis se remît en quête de vengeance contre la créature visqueuse qui faisait tant de misères de toute sorte au personnage dont il avait le contrôle exclusif. Et très vite il se remît à juré et à traité celui-ci de mille et uns noms d’oiseau. Ignace referma la porte en levant les yeux au ciel et se rendit dans sa chambre. Farfouillant dans sa collection de dvd d’occasion, il mît la main sur une comédie romantique qu’en temps normal il aurait snobé, mais à ce moment précis, il désirait plus que tout se retrouver dans une ambiance légère et gracile pour permettre à son prochain rendez-vous d’avec Mme Sénéchal d’aboutir à quelque chose de probant au niveau physique. L’étude du comportement féminin par le truchement d’une histoire d’amour fleur bleue en diable, lui permettrait, pensait il, de mieux comprendre les arcanes de la mécanique émotionnelle féminine, et donc accroîtrait ses chances de réussite.

 

Chapitre 3

 

 

__Ignace, Ignace !! Réveille toi !

__Quoi, mais qu’est ce …. Qu’est-ce qu’il te prend de me réveiller comme ça, il est quelle heure là?

__ T’occupes, il y a le SAMU en bas de l’immeuble.

__ Hein !? Ignace regarda son ami circonspect, et se remît sous sa couette. Qu’est ce que ça peut me foutre !?

__Je crois que c’est Monsieur Waselski, qu’ils emmènent…

__Quoi ? Rétorqua Ignace, dubitatif.

 

En effet pendant la nuit, il avait fait un étrange cauchemar où ce Walselski, avec qui il avait eu des mots le soir précédent, intervenait. Que Jaco lui en parle au matin, lui paraissait pour le moins ….Etrange. Il s’adossa alors au mur tout en prenant soins de placer l’oreiller derrière lui pour ne pas à avoir à subir le dur contact du béton sur son dos découvert.

 

__ Oui, je sais pas trop ce qu’il s’est passé, mais visiblement il a du faire une crise cardiaque cette nuit .

__Mais attends…. Comment tu peux le savoir.

__J’ai entendu les sirènes ce matin et j’ai regardé par la fenêtre , j’ai vu qu’on l’emmenait, il y avait sa femme qui pleurait et tout …

__Et alors , il a peut être fait une chute, qu’est ce t’en sais si c’est une crise cardiaque ?

__Ben je sais pas en fait, je dis ça comme ça….

__En fait tu sais rien, dit Ignace en réprimant un baillement.

__Ouais, répondit Jacobert en grimaçant.

__Quoi, il y a un truc que tu veux me dire ?

__Non,non… Bon je descends aux nouvelles. Dit il en refermant la porte.

__C’est ça, répondit Ignace en remettant sa couette sur ses épaules alors qu’il se rallongeait.

 

Un peu choqué par cette annonce mortuaire au saut du lit, Ignace eut du mal à remettre ses idées en place. Mais alors qu’il s’apprêtait à se rendormir, une voix qui n’était pas celle de sa conscience ni de son surmoi ou de son égo, résonna dans sa tête. « Ignace, lève toi ! Nous avons beaucoup à faire ! »

Ignace se redressa en sursaut et alluma sa lampe, en fouillant la chambre du regard il ne trouva rien qui ressemble à une autre personne et héla son compagnon, qui devait être l’auteur de ce curieux appel .

 

__Jaco, c’est toi ? Tes blagues pourries me cassent les….

__Non Ignace, lève les yeux ! dit la voix

__Mais…

 

Il en eut le souffle coupée, au dessus de lui flottait un vieil homme à la curieuse texture laiteuse et transparente. Il sentit ses yeux comme prêt à sortir de leurs orbites et une affreuse sensation de froid lui parcourir la colonne vertébrale. Un spectre, un fantôme se tenait au dessus de lui, le fixant d’un regard à la fois dur et compatissant. D’un bond il sortit du lit et se jeta sur la porte, il parvint à l’ouvrir sans se retourner et la claqua derrière lui. Il essaya de se rendre dans le salon mais le spectre obstruait le couloir, il recula à tatons en invectivant l’apparition, tout son corps était en émoi, il sentait que si celui ci ouvrait encore une fois la bouche, ou ce qui lui servait de bouche, il allait faire ses besoins, ici et maintenant… A moins de 1 mètre des chiottes, c’est rageant quand même… Se surprit il à penser !

 

__Ne crains rien, Ignace, je ne te ferais aucun mal…Dit le fantôme en tendant la main vers lui, cette fois son regard était compatissant.

__Qu’est ce que ça veut dire, c’est un cauchemar c’est ça , je vais me réveiller…

__Je pense que ceci t’aurais déjà réveiller non ? Répondit le spectre en pointant les pieds dégoulinant d’urée de son interlocuteur.

__Merde ! S’exclama Ignace d’un ton dégoûté, en regardant par terre.

__Je pense que ça ne tardera pas, tu devrais allez finir tes petites…Affaires , aux toilettes.

 

A ces mots, le fantôme disparu. Ignace ne se fît pas prier pour rejoindre les WC adjacent, car en plus d’être un spectre, cette chose semblait aussi avoir un don de prescience . Juste à temps Ignace parvint à installer son séant sur la lunette de ses toilettes qu’un soudain fracas intestinaux fît vibrer de manière fort ostentatoire.

 

__Mon dieu, mais qu’est ce que c’est que ce délire!!s’exclama Ignace en prenant sa tête à deux mains , alors que son anus continuait son office libératoire .

__ Ce n’est pas un délire, cher voisin ! Dit le spectre dont la tête avait franchit la porte sans l’ouvrir.

__ Aaaah !

__ Oh, pardon, je ne me rends pas encore compte de mes nouvelles capacités. S’excusa le fantôme en disparaissant de nouveau.

 

Ignace tenta de reprendre son souffle, se yeux lui faisait mal à force de s’écarquiller et tout son corps était tendu sur les WC. Il sentait que son cœur allait sortir de sa poitrine, il trouva assez de présence d’esprit pour porter la main au rouleau de papier hygiénique et s’efforça de nettoyer son derrière du mieux qu’il pût, il lui sembla qu’il n’avait jamais fait ça aussi lentement et maladroitement. Se rendant compte que ces jambes étaient toujours souillées de pisse, il tenta de les essuyer avec le reste du rouleau , mais comme à son habitude « Jacobert n’a pas changé de rouleau ! » pensa t-il. Il souffla un grand coup et réajusta son caleçon à la ceinture et souffla une nouvelle fois en poussant la porte des toilettes. Il prit son courage à bras le corps et se rendit dans le salon où pensait il son visiteur d’outre-tombe, l’attendait.

 

__Bon, d’abord qu’est ce tu fous là, hein ? Questionna Ignace à la cantonade.

__Ben…J’habite ici, mon pote, heu…Qu’est ce qui t’arrive ? Répondit Jacobert.

__Hein !!! Mais où il est …Ce…Et qui ?

__Salut, moi c’est Laura . Répondit la personne qui pénétra dans l’appartement à la suite de Jacobert.

__Je …

__Ouah, vous avez un refoulement d’égout ici, ça sent bizarre… dit elle en regardant Ignace d’une manière un peu inquiète ?

__ Mais qu’est ce qui se passe ici, Ignace ? C’est vrai que ça sent… Comprenant que l’odeur venait de son ami, il arrêta de l’interroger et reprit sur un tout autre sujet.

__Ah euh ouais,ça arrive des fois le matin, les vieux appart, tu sais…, tu veux un café ?

__Hum, ouais super !

__Ignace ?

 

Celui-ci semblait comme absent regardant dans l’appartement , cherchant de l’oeil un quelconque détail indiquant la présence du spectre, mais rien ne semblait aller dans le sens de son expérience paranormale précédente…Il reprit ses esprits alors que son ami continuait à lui parler.

 

__Ignace,hou hou ! Je te parles, tu veux un café ?

__Hein….Vous avez rien vu de bizarre en rentrant ?

__Ben , a part toi, tu veux dire ? Demanda Jacobert l’air mi-amusé, mi-inquiet.

 

La fille qui s’appelait Laura sourit gentiment en avalant une rasade du liquide chaud , tandis qu’Ignace se remettait doucement de ses hallucinations. Il reprit soudain ses esprit, se rendant compte qu’il était en caleçon et dégoulinant d’urine devant une inconnue, il se sentit soudain extrèmemement embarrassé. Mais ses expériences passé de lendemains de cuite difficile l’avait bien entrainé à ce genre de situation, même si c’était la première fois que les errements matinaux dus à une soirée trop arrosée soient accompagnés apparitions de cette nature. Il lui était bien arrivé de vivre des expériences étranges dans ça vie, mais là…

 

__Alors, t’en veux un ,ou pas ?

__Pardon, tu disais ?

__Tu veux ton cafetard, oui ou non ? Demanda Jacobert, cette fois franchement moqueur.

__Hein…Non, il faut que…Il regarda ses jambes souillées. Que j’ailles faire un brin de toilette.

__Comme tu dis…Sourit son ami.

 

Ignace lui lança un œil mauvais et se rendit dans la salle de bain, pour prendre une douche, qui il l’espérait lui permettrait de reprendre ses esprits. Il enleva son caleçon puis commença à se nettoyer les jambes avec vigueur , puis il replaça le pommeau de douche sur son crochet et mît sa tête sous le flux presque froid du jet, qu’il ne prît pas la peine de régler à nouveau, la fraîcheur de cette eau lui faisait un bien fou. « Et ben mon vieux, va falloir mettre le ola sur ta consommation de weed, les halus au réveil, ça le fait moyen. » Pensa t’il . « C’est tout à fait ce que je me disais vous concernant ! » Ignace tourna la tête brusquement et vit le spectre qui se regardait dans le miroir.

Il secoua alors vivement la tête et étouffa un cri en ce plaquant dans le fond de la douche, le fantôme était de nouveau là !

 

L’oeil

L'oeil dans Collages the-eyeye

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